Acte 61-Gilets Jaunes: à Marseille, la convergence est remise à plus tard

Samedi, entre 6000 personnes selon la police et 20 000 selon les syndicats ont défilé dans la Cité Phocéenne. Quelques heurts ont éclaté entre le Service d’Ordre de la CGT et quelques manifestants durant l’après-midi.

« C’est la police qui gaze normalement, pas la CGT! » Malgré le grand soleil et la bonne humeur qui enveloppaient le défilé, le cortège des Gilets jaunes et des syndicats opposés à la réforme des retraites, s’est soldé par une note amère pour certains manifestants. Dans l’ensemble, ce fût une nouvelle fois une belle mobilisation, haute en couleurs, en slogans, en musiques et en revendications.

Pourtant il est nécessaire, même si certains militants préfèrent « oublier et très vite passer à autre chose » d’évoquer les quelques incidents qui ont eu lieu entre le Service d’Ordre (S.O) de la CGT et les manifestants Gilets Jaunes ou autonomes. Pour atteindre une convergence cohérente et efficace il faut comprendre ces dissensions qui ne sont pas nouvelles.

Le cortège des Gilets Jaunes et des syndicats, encadré par les forces de l’ordre. © Justin Carrette Le cortège des Gilets Jaunes et des syndicats, encadré par les forces de l’ordre. © Justin Carrette

En début de manifestation déjà, au Vieux Port, certaines tensions apparaissent. Des Gilets Jaunes reprochent aux syndiqués de faire « cortège à part », de ne pas se mélanger. L’attente se fait longue, quelques Gilets Jaunes s’impatientent et décident de commencer à avancer. Comme à son habitude, le cortège des syndicats est accompagné par un service d’ordre, et par des cordes qui encadrent la manifestation.

 « On fait tout pour que les manifestants qui sont des travailleurs puissent revendiquer dans les meilleures conditions et que notre message ne soit pas parasité par des casseurs qui n’ont rien à voir avec nous » expliquait en 2016 un syndiqué à propos du rôle des Services d’Ordre au média en ligne Huffington Post. (1)

Les Gilets Jaunes et des groupes autonomes défilent en tête jusqu’à la Porte d’Aix. Un sit-in (action de rester assis autour de la place) et différentes activités étaient prévus par les syndicats. Certains manifestants Gilets Jaunes et autonomes décident néanmoins de continuer, vers la gare Saint-Charles. Là aussi cette méthode d’action diffère avec celle des syndicats. Le parcours est normalement prévu, encadré, pour permettre aux forces de l’ordre de s’organiser en conséquence.

Un moment de flottement apparaît alors entre une partie du cortège syndical CGT qui continue lui aussi d’avancer et des Gilets Jaunes et autres autonomes qui les attendent. Pour une raison encore assez floue, survient alors un affrontement violent entre le Service d’Ordre de la CGT équipé de matraques télescopiques et de manches de pioches et certains manifestants vêtus de noir. Les esprits s’échauffent un peu plus quand un homme du Service d’Ordre sort une bombe au poivre et gaze une foule compacte devant lui. Les street médics sur place tente d’apaiser les tensions en fournissant du sérum physiologique aux personnes gazés. De nombreux manifestants tentent également de calmer la situation. « Vous faites le jeu de Macron! », « On se bat pour la même cause! », « Arrêtez vos conneries ».

Des street-médics et certains manifestants forment une ligne pour séparer le Service d’Ordre de la CGT et certains manifestants autonomes positionnés un peu plus haut sur le boulevard Charles Nédelec. © Justin Carrette Des street-médics et certains manifestants forment une ligne pour séparer le Service d’Ordre de la CGT et certains manifestants autonomes positionnés un peu plus haut sur le boulevard Charles Nédelec. © Justin Carrette
Après avoir recueilli les différentes versions, le Service d’Ordre assure « avoir essuyé plusieurs jets de projectiles et d’insultes » de la part des manifestants vêtus de noir, qui quant à eux témoignent « d’une agression gratuite d’un des membres du Service d’Ordre». Difficile de démêler le vrai du faux dans cette histoire confuse. Il se pourrait également que ce soit un règlement de compte personnel à la suite d’échanges sur les réseaux sociaux.

« La couleur de notre gilet, qu’il soit rouge, jaune ou noir, ne nous divisera pas. »

Contacté par téléphone, l’Union Syndicale de la CGT des Bouches du Rhône, assure que « des groupes ont attaqués les syndicats dans plusieurs villes de France. Cela reste très marginal puisqu’il doit y avoir maximum 20 personnes impliqué dans ces heurts. C’est regrettable de voir des travailleurs se battre entre eux. C’est ce que le gouvernement veut ; nous diviser. » Quant aux matraques et gaz lacrymogènes utilisés par le service d’ordre, la CGT répond « qu’il ne faut pas être naïf. Il faut bien protéger le cortège. »

Pour la CGT, la convergence est la clé de cette lutte. « Les premiers qui seront content de cet épisode c’est ceux qui nous gouvernent. Même si la méthode des Black Blocs n’est pas la nôtre nous ne condamnons pas leurs actions. La CGT ne laissera personne sur la route. La couleur de notre gilet, qu’il soit rouge, jaune ou noir, ne nous divisera pas. Nous allons rencontrer les Gilets Jaunes la semaine prochaine pour construire cette convergence ».

Les Gilets Jaunes, en tête du cortège pour l’acte 61, samedi 11 janvier à Marseille. © Justin Carrette Les Gilets Jaunes, en tête du cortège pour l’acte 61, samedi 11 janvier à Marseille. © Justin Carrette

Ce n’est néanmoins pas la première fois que ce type d’affrontements entre les Services d’Ordre des syndicats et des manifestants autonomes survient. En témoigne, les manifestations parisiennes en marge de la loi travail en 2016 qui avaient vu des manifestants cagoulés affronter le Service d’Ordre de la CGT. (2)

Mais pourquoi maintenir un « ordre », dans les manifestations ? Pourquoi assigner un service qui contrôle la « bonne tenue » du cortège ? « Il y a souvent des personnes âgées ou des enfants dans les manifs. On veut permettre à tout le monde de venir manifester sans risque » précise l’union départementale CGT 13.

« Le service d’ordre […] marque le souci des organisateurs responsables de maîtriser le déroulement de la manifestation et d’en contrôler ainsi les effets politiques. »

Maître de conférences en science politique à l’Université Paris-I-Panthéon-Sorbonne, Isabelle Sommier écrit également à ce sujet. (3) « Le service d’ordre est chargé de réduire au maximum les marges d’imprévisibilité, il marque le souci des organisateurs responsables de maîtriser le déroulement de la manifestation et d’en contrôler ainsi les effets politiques. »

Difficile alors, pour des militants anarchistes ou antifascistes d’accepter cette vision de « contrôle » dans les manifestations pour conserver une marge de manœuvre avec les décideurs, eux qui prônent généralement l’action directe et offensive.

Dans son livre « L’échec de la non-violence », le philosophe anarchiste Peter Gelderloos fait le constat de cet incompatibilité « La première fois que j’ai été agressé lors d’une manifestation, ce n’était pas par la police, mais par un policier de la paix, un pacifiste désigné pour empêcher le désordre dans une manifestation ».

A Marseille, la raison qui a poussé le Service d’Ordre de la CGT à se montrer violent semble différente puisque les Gilets jaunes ou les autonomes en tête de cortège ne montrait aucune velléités offensives, mais juste une volonté d’emprunter un itinéraire imprévu, décidé à la dernière minute.

Certains média libertaires et anarchistes (4) ont formulé leur propre analyse à la suite de cet évènement. « Comme d’habitude, on peut tirer plusieurs conclusions de ce genre d’épisode : soit oublier à chaque fois en disant qu’il s’agit de malentendus, soit ajouter cette attaque à la longue liste des malfaisances syndicales, qui sont prêtes à piétiner d’autres personnes en lutte pour s’arroger l’hégémonie qui leur permet de dialoguer et négocier avec le pouvoir. »  

Le cortège, mené par les Gilets Jaunes. © Justin Carrette Le cortège, mené par les Gilets Jaunes. © Justin Carrette

Les tensions semblaient enfin s’estomper à la fin de la manifestation entre les manifestants. Porte d’Aix, les syndicats avaient organisé un tifo géant formant le mot « retraite », et allumé des flambeaux, à l’image de ce qu’ils avaient déjà organisés une semaine auparavant.

Dans de nombreuses villes en France, les syndicats ont convergé avec les Gilets Jaunes et autres groupes autonomes pour former un front uni. Ces quelques heurts en marge de la manifestation marseillaise ne doivent pas faire de l’ombre à la mobilisation et la convergence en cours. Néanmoins il est important de comprendre qu’il existe une multitude de revendications, qui vont de l’abandon de la réforme des retraites à une nouvelle forme d’organisation sociétale. Il est alors impossible pour une organisation ou un mouvement de se réclamer « propriétaire » d’une manifestation, ou garant d’une tactique de lutte exclusive (5). La convergence globale des différentes luttes n’est possible qu’en acceptant et en se solidarisant avec tous les modes d’actions.

J.C

(1)https://www.huffingtonpost.fr/2016/03/31/manifestation-loi-travail-comment-securiser-cortege_n_9571266.html

(2)https://www.huffingtonpost.fr/2016/05/17/service-dordre-cgt-manifestation-loi-travail-17-mai_n_10005544.html

(3)https://www.persee.fr/doc/genes_1155-3219_1993_num_12_1_1183

(4)https://www.infolibertaire.net/marseille-le-s-o-cgt-joue-encore-de-la-gazeuse/

(5) L’échec de la non violence, Peter Gelderloos

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