Les compagnies aériennes à l'écart de «l'effort de solidarité nationale»

Après la fermeture des frontières pour lutter contre la pandémie de Covid-19, des milliers d’expatriés et de touristes font les frais de la politique de « rapatriement » coordonnée par le gouvernement français et les compagnies aériennes. Billets hors de prix, non remboursement des vols annulés, places limitées… de nombreux voyageurs dénoncent cette situation.

« Nous organiserons pour celles et ceux qui le souhaitent, et là où c’est nécessaire, le rapatriement. » Ces mots, prononcés par Emmanuel Macron lors de son discours du 16 mars ont une résonnance particulière pour bon nombre de français bloqués à l’étranger. Le 17 mars, l’Europe décide de fermer l’Espace Schengen, ses frontières et son espace aérien, laissant des milliers d'européens sans réponse quant à leur retour sur le territoire.

Mais pas de panique, les français à l’étranger pouvaient envisager sereinement la suite des évènements après le discours rassurant d’Emmanuel Macron la veille, « aucune Française, aucun Français ne sera laissé sans ressources. ».

Très vite, les annulations de vols se multiplient pour les voyageurs. Les cellules de crise mises en place dans les ambassades et consulats sont rapidement débordées et ne peuvent apporter de réponses concrètes. Les négociations avec les différents pays et compagnies aériennes sont menées depuis Paris.

Des groupes d’entraides entre voyageurs voient le jour sur les réseaux sociaux. Pour se soutenir et s’échanger les informations. Bloquée au Chili, Sara écrit : « Mon témoignage ressemblera à beaucoup d'autres. […] Nous sommes actuellement à Santiago au Chili, coincés pour on ne sait combien de jours.. […]

"Une nuit à l'aéroport et 3h d'attente dans une file interminable pour se faire dégager en moins de 3 minutes, sans aucune empathie et sans solution."

On a dormi à l'aéroport hier pour être dans les premiers au guichet air France. Pas la meilleure nuit de ma vie... Au final, une fois au guichet, on nous a dit que tous les vols étaient complets jusqu'à lundi et qu'il n'y en avait pas d'autres de prévu pour le moment. Voilà. Tout ça pour ça. Une nuit à l'aéroport et 3h d'attente dans une file interminable pour se faire dégager en moins de 3 minutes, sans aucune empathie et sans solution. 

Même constat à l'aéroport de Marrakech. Des français dorment sur place pour tenter d'avoir un billet de retour. © Sonia Belaidiiz Même constat à l'aéroport de Marrakech. Des français dorment sur place pour tenter d'avoir un billet de retour. © Sonia Belaidiiz

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Beaucoup d'autres français sont dans la même situation que nous. On en parle entre nous, on essaye de garder le moral. Et là un cri. Un homme vient d'acheter un billet pour le jour même via un site de comparateur pour un peu plus de 500€. Mais comment c'est possible ?! On nous dit que tout est complet !! 2 autres personnes viennent d'obtenir des billets pour le vol de cet après-midi, ils ont demandé à un proche d'appeler Air France depuis la France... Le moral en prend un coup. Il n'y a plus de logique, plus de premier arrivé premier servi. Il faut être aux aguets, tout le temps. Scruter internet à la recherche d'un vol qui nous fera rentrer. Demander aux proches d'appeler Air France tous les jours. Avoir l'espoir d'avoir un billet et puis apprendre qu'il est à plus de 3000€. Ne pas céder. Attendre. Ne pas savoir quoi faire. Se poser sans cesse 10 000 questions "et si c'était mieux de rester ici finalement ? On prend un billet pour le Brésil pour tenter de rentrer de là-bas ? Oui mais si on reste bloqués au Brésil..? Est-ce qu'on reste à l'aéroport ? Mais il n'y a pas beaucoup plus de chances d'attraper le virus à l'aéroport ?"

"Fatiguée de devoir me justifier sur le pourquoi je veux rentrer et que non il n'est pas mieux de rester ici pour 'profiter'. Profiter de quoi au juste ? D'une ambiance pesante ? D'une incertitude constante ? De discussions qui ne tournent quasi exclusivement qu'autour du virus et des vols pour rentrer ?"

Avoir l'impression d'être abandonnée et être en colère contre le gouvernement français qui emploie à tout va le mot "rapatriement". Devoir expliquer, encore et encore, que oui on s'est bien signalé à l'ambassade et au consulat mais que non il n'y a pas de solution miracle. Tu payes ou tu restes. Je suis fatiguée de tout ça, fatiguée de ne pas savoir quand je vais pouvoir rentrer auprès des miens. Fatiguée de ne pas savoir où je vais dormir demain car les hôtels ne nous acceptent plus et que sur Airbnb certains propriétaires demandent des examens médicaux pour être sûrs que nous ne sommes pas infectés. Fatiguée d'expliquer que notre 'assurance rapatriement' ne fonctionne pas dans le cas présent. Fatiguée de devoir me justifier sur le pourquoi je veux rentrer et que non il n'est pas mieux de rester ici pour 'profiter'. Profiter de quoi au juste ? D'une ambiance pesante ? D'une incertitude constante ? De discussions qui ne tournent quasi exclusivement qu'autour du virus et des vols pour rentrer ?

Je suis fatiguée et je veux rentrer. Laissez-moi rentrer. »

L'abnégation de Sara a payée, puisqu'elle a pu rejoindre la France le 23 mars.

De nombreux expatriés ou touristes français font face à cette situation et ne peuvent toujours pas rejoindre l'hexagone. Parfois avec des enfants, des personnes âgées. Les vols sont annulés. Les compagnies aériennes ne proposent pas de remboursement mais des avoirs. Les billets de retours s’envolent, 2500 euros pour revenir de Dakar, 12 000 euros pour revenir d’Australie… ceux qui avaient un budget serré pour leurs vacances sont dans une impasse. Certains appellent à l'aide sur les réseaux sociaux faute de se faire entendre par les ambassades.

Sonia elle, est restée bloqué au Maroc à Marrakech. Elle n’a eu aucune information, le flou total. Comme beaucoup d’autres elle s’est rendue à l’aéroport pour s’inscrire sur les listes des compagnies aériennes en cas de nouveaux vols, mais à quel prix. « En tout 800 euros de billets et 28 heures sans dormir » pour finalement rejoindre la France il y a quelques jours.

Au Sénégal la situation est sensiblement la même. Air France a affrété six avions pour permettre aux français de rentrer mais c’est loin d’être suffisant. Beaucoup reste coincé sur place, sans solution d’hébergement. Les prix explosent dès que la compagnie ouvre de nouveaux vols. L’algorithme fait un rapport classique entre offre et demande et les prix s'envolent. Les billets en classe economy démarrent à 350 euros mais les prix grimpent au fil des minutes, 450, 600, 700… en classe business on peut atteindre rapidement les 2500 euros.

Le prix des billets d'avion Perth-Paris pour le samedi 21 mars. Plus de 6600 euros pour un aller simple. © . Le prix des billets d'avion Perth-Paris pour le samedi 21 mars. Plus de 6600 euros pour un aller simple. © .

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Air France*, dont l’actionnaire principal est pourtant l’Etat français n’a visiblement pas entendu les mots du Président qui appelait lundi 16 mars au « sens des responsabilités et de la solidarité. » Les compagnies aériennes qui assurent actuellement une gestion et un suivi catastrophiques des voyageurs bloqués à l'étranger, semblent ainsi profiter de cette crise pour faire grimper le prix des billets alors qu’il y a quelques semaines de cela de nombreux avions volaient à vides ou presque ( https://www.franceinter.fr/emissions/histoires-economiques/histoires-economiques-10-mars-2020 ).

J.C

*Contacté, Air France n'a pas souhaité répondre aux questions.

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