En Biélorussie, «le danger c'est d'être tué en prison ou au commissariat»

Depuis la réélection contestée de Loukachenko le 9 août 2020 en Biélorussie, les manifestations se multiplient à travers le pays. Face à la répression gouvernementale, certains groupes anarchistes ont décidé de sortir de la clandestinité pour se joindre aux contestations dans la rue. Rencontre avec l'un de ces collectifs, Anarchist Black Cross Belarus.

"J’ordonne au ministre de la défense (…) de prendre les mesures les plus strictes pour défendre l’intégrité territoriale de notre pays". Alexandre Loukachenko a adopté un ton martial ce samedi 23 août, pour répondre aux contestations qui grandissent en Biélorussie. Depuis sa réélection il y a plus de deux semaines, des milliers de manifestants demandent son départ et l'organisation d'élections justes. Malgré l'inflexibilité du pouvoir et l'escalade de la violence gouvernementale pour répondre aux contestations populaires, la rage et la détermination du peuple biélorusse ne faiblit pas.

J'ai pu m'entretenir avec le groupe militant Anarchist Black Cross Belarus, pour appréhender l'histoire de l'anarchisme en Biélorussie et le rôle qu'il joue dans les contestations actuelles.

 

  • Quelle est l’histoire du mouvement anarchiste en Biélorussie, et quand est né le mouvement Anarchist Black Cross Belarus (ABC Belarus) ?

ABC : L'histoire de l'anarchisme en Biélorussie est longue. Elle a débuté avant la Révolution d’Octobre (ou « Révolution Bolchévique » en 1917 ndlr). Après l'effondrement de l'Union soviétique, l'anarchisme a été relancé par certaines personnes qui adhéraient à ces idées. Les militants du mouvement ont depuis participé à la plupart des grandes manifestations politiques du pays.

Actuellement, les anarchistes sont l'un des rares mouvements politiques qui a réussi à survivre à des années de répression et rester actif dans la rue. C'est l'une des raisons pour lesquelles la « police secrète » chasse aujourd'hui certaines des figures célèbres du mouvement antifasciste et anarchiste.

Quant au groupe ABC-Belarus, il a été créé en 2009. À l'époque, le mouvement a bénéficié d'un large engouement avec des centaines de personnes intéressés par ces idées en se joignant aux manifestations. En 2009, nous avons compris que la croissance du mouvement pourrait éventuellement faire baisser les répressions. C'est pourquoi ABC a été créé avant même les premières arrestations.

 

"[..]notre site web est bloqué en Biélorussie depuis 2016."

 

Le plus grand défi que nous ayons eu à relever fût les élections de 2010, lorsque la grande vague des répressions a frappé les anarchistes. Plusieurs dizaines de personnes ont été arrêtées, 5 ont fini en prison et des centaines ont été interrogés par le KGB. (https://rebellyon.info/Bielorussie-traque-sans-precedent ndlr). Depuis 2010, nous soutenons en permanence les détenus et les militants qui subissent la répression. Je crois qu'après les élections, nous n'avons jamais eu un moment où il n'y avait pas des prisonniers que nous soutenions. Nous produisons également de la documentation et du matériel militant. Par exemple, comment se comporter lors d'un interrogatoire et ainsi de suite. Pour ce matériel pédagogique, notre site web est bloqué en Biélorussie depuis 2016.

  • Le mouvement anarchiste est-il particulièrement réprimé en Biélorussie ?

ABC : Comme nous l'avons mentionné, le mouvement anarchiste est l'un des rares groupes politiques qui est toujours actif dans la rue contre Loukachenko. Cela attire sur nous une attention particulière. Les flics de la police politique connaissent très bien de nombreux militants et, à certaines périodes, nous chassent réellement (par exemple, plusieurs militants ont été arrêtés avant les élections, alors que d'autres personnes sont maintenant dans la clandestinité).

 

"[...] les anarchistes étaient aux premières loges pour résister à la police."

 

  • Quel rôle joue le mouvement anarchiste dans les manifestations contre Loukachenko en Biélorussie ?

ABC : En ce moment, les anarchistes ont peu d'influence sur les manifestations. Il n’y a en fait, aucun groupe dans le pays qui a une présence politique sérieuse dans les rues. Il est vraiment difficile d'être visible, quand on a plus de 100 000 personnes dans les rues.Dans les premières protestations, la situation était un peu différente, car les anarchistes étaient aux premières loges pour résister à la police. Mais depuis les protestations ont pris une direction pacifique et il y a moins de confrontations avec la police.

  • On constate une forte répression lors de ces manifestations, on entend parler dans les médias parfois de torture dans les prisons et dans certains commissariats de police. Pouvez-vous nous le confirmer ? Certains militants de votre mouvement ont été soumis à cela ? Que signifie cette pratique pour vous ?

ABC : La répression dans les premiers jours était dure, brutale. Oui, il y avait de la torture et des viols en prison. Plusieurs militants du mouvement anarchiste en ont été victimes également. Une personne a été battue si fort, qu'elle ne pourra pas marcher dans les trois prochaines semaines.

Avant, la police battait les gens dans les commissariats de police. Mais le niveau de violence et de brutalité (pour réprimer les contestations ndlr) est devenu quelque chose d'un autre monde. Les vidéos ayant fuité sur internet montrent que certains flics sont devenus complètement fous. (https://www.francetvinfo.fr/monde/elections-en-bielorussie/on-ne-nous-a-pas-nourris-pendant-trois-jours-un-journaliste-denonce-la-torture-dans-les-prisons-de-bielorussie_4076529.html ndlr).

Ces pratiques ont porté l'enjeu de la participation et de l’engagement à un niveau supérieur. Avant, la prison était la peine la plus lourde que vous pouviez obtenir, maintenant le danger c’est d’être tué en prison ou au commissariat.

 

"Lorsque vous avez des gens habillés d'une armure avec des armes de pointes et des machines d'un côté, et des gens à mains nues de l'autre, se battre est une réponse logique."

 

  • Face à cette répression, certains manifestants ont choisi de lutter contre la police, utiliser « l’action directe » et se battre. Quelle est votre position sur violence, est-il possible de lutter contre un gouvernement violent tout en restant pacifique ?

ABC : Nous ne pensons pas que la légitime défense soit de la violence. Lorsque vous avez des gens habillés d'une armure avec des armes de pointes et des machines d'un côté, et des gens à mains nues de l'autre, se battre est une réponse logique. Certains diront que ce n'est pas le chemin à suivre et que vous devez toujours diffuser le message d'amour et de paix.

Ce n’est pas notre position. Nous pensons que chaque tactique peut s'adapter à certaines conditions. Pour l'instant, la protestation en Biélorussie est pacifique et nous allons voir jusqu’à où elle peut aller. On constate également  une escalade de la violence, de plus en plus importante du côté de régime, et il ne semble pas que les grandes manifestations pacifiques affectent réellement le pouvoir de quelque manière que ce soit.


Manifestation en Biélorussie pour demander le départ de Loukachenko. © A.Podrez Manifestation en Biélorussie pour demander le départ de Loukachenko. © A.Podrez

  • Qu'attendez-vous de ce mouvement de protestation ? La chute du gouvernement ? L’arrivée de Tikhanovskaya (la principale opposante à Loukachenko) à la présidence ? Un autre système ?

ABC : Le retrait de Loukachenko, c'est sûr. Des changements sociaux radicaux, mais très peu probables. Quoi qu’il en soit, sans Loukachenko, il y aura beaucoup plus de place pour s’organiser. Les anarchistes et les antifascistes pourront enfin sortir de la clandestinité et commencer à travailler avec la société au lieu d'essayer de survivre. Tikhanovskaya ne sera pas présidente avant longtemps. Son programme est en fait d'accéder à la présidence pour faire de nouvelles élections sans Loukachenko, où les votes vont compter. (https://www.liberation.fr/planete/2020/08/06/en-bielorussie-premiers-votes-et-premieres-fraudes_1796112 ndlr).

 

"Cela s’est passé de la même façon en Ukraine."

 

  • Le président français Macron propose une "médiation européenne". Avez-vous peur d’une ingérence européenne, voire russe, dans ce mouvement de protestation ?

ABC : « L’intervention » européenne n'est pas préoccupante, car l'UE n'a pas le pouvoir politique pour entrer correctement dans le pays. Cela s’est passé de la même façon en Ukraine. (https://www.lefigaro.fr/international/2014/08/30/01003-20140830ARTFIG00143-ukraine-l-ue-sonnee-et-impuissante.php ndlr). Ils ne sont entrés qu'après que les gens aient fait tout le travail, et se soient débarrassés du gouvernement autoritaire. La Russie, par contre, est un problème plus important.

Nous avons vu que Poutine n’est pas vraiment préoccupé par certains accords avec les Nations Unies ou d'autres pays. Il intervient déjà en fournissant au régime biélorusse des médias et des experts. Nous savons aussi qu'il peut déclencher une guerre dans le pays avec ses propres soldats, les présentant comme indépendants du pouvoir russe, et personne ne s’y opposera sur la table politique mondiale. (https://www.lemonde.fr/international/article/2018/05/04/apres-l-ukraine-et-la-syrie-les-mercenaires-russes-prennent-leurs-marques-en-afrique_5294284_3210.html ndlr).

  • Etes-vous soutenu à l'international, et comment les militants étrangers vous aident ?

ABC : Il existe de nombreuses façons de soutenir le mouvement. Donner de l’argent est sûrement la manière la plus simple - vous n'avez pas besoin d'imagination, il suffit de mettre un peu d'argent dans le pot sur notre site. Quelques actions de solidarité peuvent également être envisagées. Il se peut aussi que certaines affaires et business de Loukachenko ne soient pas loin de vous. Vous avez sûrement une ambassade que vous pouvez occuper et construire la pression politique depuis l’extérieur du pays.

 

Propos recueillis et traduits par Justin Carrette

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