Lynda Sifer-Rivière
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Billet de blog 11 déc. 2015

Novembre 2015, dans le brouillard et les brouillages

Plaidoyer pour la mise en visibilité des miracles ordinaires, et la réflexion collective et citoyenne

Lynda Sifer-Rivière
Sociologue, chercheure associée au Cermes3
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Ces derniers jours, se sont tenus à Paris plusieurs évènements majeurs pour notre avenir collectif. Dans la soirée du vendredi 13 novembre, Paris et Saint-Denis connaissent une série d’attaques revendiquées par Daesch. L'Etat d’urgence est déclaré pour douze jours. C’est dans la stupeur et la peur que la France s’endeuille. La France déclare la guerre à Daesch. Attention pas d’amalgame. Dès le 15 novembre, la prolongation de l’Etat d’urgence est envisagée pour une durée de trois mois, votée à la quasi-unanimité cinq jours après par l’Assemblée nationale. A-t-on vraiment pu entendre le 16 novembre Robert Badinter rappeler au journal télévisé de France 2 que « l’Etat de droit, c’est le cœur de la démocratie » et qu’il « n’est pas l’Etat de faiblesse » ? Les jours qui suivent, la France se rassure par la solidarité dont les franciliens ont fait preuve, puis, par la capacité des français à dépasser la peur en continuant de vivre, en fréquentant les terrasses des cafés et les commerces. Une partie de la population et les associations de défense des libertés s’inquiètent, mais sont-elles encore audibles dans ce contexte né des attaques ? D’autres évènements se préparent : la 21ème conférence des Nations-Unies sur le climat se tenant du 30 novembre au 11 décembre, et les élections régionales se déroulant les 6 et 13 décembre. Le monde s’organise pour entrer en lutte contre le terrorisme ; le monde attend de la Cop21 des accords ambitieux sur le climat. Novembre ne peut plus penser le sort des réfugiés, politiques ou climatiques ; qu’ils attendent que le monde se remette en ordre. Puis, d’autres attentats se déroulent : le 20 novembre à Bamako au Mali, le 24 novembre à Tunis en Tunisie. La Belgique est à son tour menacée par les actions terroristes. Le 27 novembre se déroule la cérémonie d'hommage national aux victimes des attentats du 13 novembre. La France découvre le nom et le visage des victimes. Deux jours plus tard, place de la République, la sécurité donne le pas à une chaîne humaine. Manifestation, débordement, polémique, lancers de grenades et de lacrymogènes, près de trois cent cinquante interpellations. On ne dit déjà plus « dénonciation », on dit « parole libre ». Arrive la soirée du premier dimanche de décembre, couleur bleu marine. Le choc. Un autre. En moins d’un mois, nous avons traversé une série de traumatismes, rythmée au gré des radicalités les plus absurdes et inhumaines. Décembre se poursuit dans le brouillard et les brouillages de Novembre. Que va-t-il donc encore se passer dimanche prochain ?

Novembre, entre deuils, horreur, stupéfaction et inquiétude : « il faut bien continuer à vivre »

Voilà donc une situation extraordinaire pour un mois de novembre. Une situation chaotique et en désordre. Peut-on vraiment s’étonner qu’un si épais brouillard s’exprime en radicalité dans les urnes ? Bien sûr que le résultat de ces élections était prévisible et qu’il eut été bien plus raisonnable de les reporter en 2016. Bien sûr, les propos et les discours vont bon train. Ils se veulent tous énergiques, mais ils sont aussi épuisés que ne le sont les citoyens. « J’en ai marre », « ça (ils) me fatigue(nt) », « ça (ils) m’épuise(nt) ». Voilà ce que murmurent les terrasses des cafés. Certains reformulent, « il faut entendre (comprendre) la colère des français ! » On s’étripe à (ne pas) comprendre la situation face à laquelle nous sommes confrontés, et cela, sans prendre la mesure des divers traumatismes collectifs que nous venons et continuons de vivre. « Il faut bien continuer à vivre », en dépit de la rapidité et la violence avec laquelle les évènements s’enchainent et nous bousculent. Il faudrait bien plus qu’une tribune, un article, un dessin, un livre pour penser cette temporalité, pour recoller les morceaux, pour dépasser la brutalité de la radicalité. Il faudrait organiser le temps social autrement et, répétons-le, sans méconnaitre ce qui fait le cœur de notre société, c’est-à-dire les droits de l’homme. Pourtant, l’urgence est à l’action. Comment faire pour agir avec célérité sans tomber dans le piège dans lequel Novembre semble s’être engagé ?

Consommer ne répare rien

Ces dernières semaines, nous sentant tous au plus mal sans pouvoir expliquer cette écrasante pesanteur, nous avons travaillé, nous (ne) sommes (pas) allés en terrasse, nous avons fait nos courses, nous avons abandonné le métro ou le RER reprenant un temps nos voitures ou investissant nos vélos et le bus, nous (n’) avons (pas) été rassurés par une présence sécuritaire, par des pistolets. « C’est bien normal vu ce qu’il vient de se passer » ne cesse-t-on d’entendre dès lors que certains d’entre nous envisagent seulement d’interroger la situation. Pour le bien-être de notre économie, Décembre doit battre son plein en toute sécurité. Le problème, c’est que l’on ne dit plus « vivre », on dit « consommer », « parce qu'il faut bien continuer à vivre ». On ne dit plus « militer ou lutter », on dit encore « consommer », « parce qu'il faut bien résister ». La résistance n’est pas consumériste et n’est pas réductible à la survie. Cette façon de redéfinir la résistance et les espoirs qu’elle porte en elle contribue, elle-aussi, au désordre de nos urnes et de nos sentiments.

Il est bien difficile aujourd’hui de considérer que nos élites politiques œuvrent pleinement pour le bien collectif, pour le bien public. Se donne à voir un monde de bruits, de fureur et de radicalité, y compris sur les bancs de l’assemblée nationale. Pourtant, ces élites ne cessent d’exprimer notre destin collectif et nos désirs sans ne jamais remettre en question nos façons d’exister ; à coup de « bling-bling » en faveur d’un maintien du désordre à peine caché pour en tirer profit, avec un humble orgueil, une fière humanité, ou une humanité feinte – c’est comme on voudra –, pour masquer l’absence de projet idéologique, l’incapacité à nous réinventer.

Courir le risque de l’inconnu ne peut pas être plus terrifiant que Novembre 2015

C’est à croire que la France serait devenue en moins d’un mois un territoire hostile et méfiant, éclaté en mille morceaux, un espace encore ouvert mais que l’on souhaite fermer, où personne ne s’aventure à des vraies décisions. Parce que gouverné par des intérêts contradictoires, opposés, par des « je te tiens, tu me tiens » de force équivalente. Parce que désormais ce n’est pas la colère qui s’est exprimée en désordre dans les urnes mais un refus de faire entrer chez soi « le nouveau » qui, par définition, nous est toujours étranger. Le refus d’envisager d’autres possibles tout simplement parce que ces possibles ne sont pas véritablement portés par nos élites politiques. Pourtant, ces possibles sont déjà mis en œuvre par les artisans de la terre, de la culture, de la transmission du savoir et de la connaissance, de la recherche, du droit et de la justice, de la santé… On nous parle d’un « retour en arrière » et de « régression » sans évoquer les leçons que nous pourrions tirer de l’Histoire. Notre récit collectif s’écrit aujourd’hui sans l’aide de l’Allemagne. Il faudra s’en souvenir pour assumer le meilleur comme le pire de ce que nous sommes capables de faire de notre destin collectif.

Les électeurs du front national seraient tantôt idiots tantôt intelligents. Il est bien périlleux de s’aventurer à une grille de lecture aujourd’hui. Quels sont les effets des attentats du 13 novembre au-delà des urnes ? Quels sont ceux de la crise des réfugiés, ou encore ceux des attentats du 7 janvier ? Une chose est plus certaine : la radicalité que leur bulletin exprime pose un sérieux problème. Elle ajoute immédiatement du brouillard au brouillard du mois de novembre. Les Berus, groupe phare de la scène punk et porte-voix d’une partie de la jeunesse des années 1980, chantait « la jeunesse emmerde le front national », une variante du titre « Porcherie » en 1989 à l’Olympia. Vingt-cinq ans plus tard, on a plutôt l’impression que « c’est le front national et toutes les formes de radicalité qui (nous) "emmerdent" ». Bien sûr, il ne s’agit pas de stigmatiser. Attention pas d’amalgame. Mais enfin, va-t-on encore se borner à donner une place de premier choix à la radicalité ? On le sait, l’électorat du front national n’est pas homogène. Mais à force de se donner l’air de quelque chose, ne finit-on par en avoir l’air et par en être ?

Continuez à vivre mais autrement : émerveillez-vous à nouveau des miracles ordinaires !

Pourtant, il est au monde des miracles qui appartiennent à tous, citoyens beurs, blancs, jaunes, noirs, femmes, hommes, grands-parents, parents, enfants, divorcés, mariés, célibataires, étudiants, salariés, chômeurs, bretons, franciliens, lillois, nantais, toulousains ou strasbourgeois... Des miracles qui appartiennent même au plus démunis et aux plus vulnérables d’entre nous. Des miracles qui s’accomplissent tous les jours au beau milieu d’une journée de brouillard, d’une soirée de drames, de moroses procrastinations, d’injustices. Nous les côtoyons tous les jours sans même nous en rendre compte. Tous les jours, un sourire (même volé ou arraché par les plus résistants), une poignée de main d’une authentique sincérité, un service rendu, une larme d’humanité, une éclaircie dans le ciel pollué, une amitié qui sait s’amuser de ses disputes pour continuer de grandir… Ces miracles se manifestent tous les jours par notre volonté. Ils sont élémentaires de simplicité, et parfois même de naïveté, pour la grande chaleur qu’ils nous procurent dans nos heures de solitude, de tristesse, de deuil. Nous avons besoin de leur donner une place et une visibilité bien plus grande.

Nous participons tous à ces miracles ordinaires du quotidien. Cette force est vigoureuse. Tous les jours, cette force est capable d’avoir raison de la déraison, de la jalousie, de la faim, de la maladie, de la haine, de l’impatience, de la désespérance. Parce qu’elle est d’une consolante banalité, elle est aussi une promesse collective pragmatique. Si de grands chantiers nous attendent – irrémédiablement –, cette promesse est à la portée de chacun(e) de nous. Cette force est une promesse qui peut permettre d’affronter l’océan des problèmes que nous devons résoudre sur de multiples fronts. Cette force peut dire non aux mouvements qui la piétinent, la déchirent, la cloisonnent, la comptabilisent. Cette force, pourtant accablée par la désespérance que nous ressentons tous, de mille et une manières depuis le 13 novembre 2015, est toujours présente. Dans ces toutes petites choses, infiniment difficiles, mais si accessibles, si réalisables, si concrètes. Elle est à l’échelle humaine et citoyenne. Certains la nomment convivialité, d’autres politesse ou courtoisie, d’autres encore bienveillance. Cette force est politique.

En finir avec le vote confisqué par les radicalismes et par les jeux politiques : soyons résistants et plus encore

Cette force est une des bases élémentaires de la résistance. Elle est bien plus solide que l’aspiration à un bonheur individualiste et consumériste. La réalisation de soi passe inéluctablement par le collectif, et le collectif n’est autre que celui que nous décidons, ensemble, de construire. Que voulons-nous faire ? Accepter le sort de ce mois de novembre que nous n’avons pas encore eu le temps de digérer et de penser ? S’indigner des résultats de ce premier dimanche de décembre ? Condamner nos élites politiques, et/ou condamner l’électorat du front national ? Et en tirer profit pour certains, et pour d’autres, se résigner et faire avec les inconvénients. Ou bien allons-nous partir à la conquête d’un autre destin collectif ?

Aujourd’hui, le sujet est de savoir s’il faut faire un front républicain. Le sujet est déjà usé. Envisageons, sans s’abstenir, un front citoyen. Il ne s’agit pas d’une question de sémantique, ni de prendre en otage celles et ceux qui considèrent ne plus avoir de pouvoir d’action citoyenne. D’abord, parce que nous n’avons pas le temps de tergiverser sur telle ou telle option. Au pied du mur des prédictions, nous n’avons pas le choix. Mais nous avons le choix de ne pas en rester là. Nous avons le choix de prendre le temps de nous émerveiller, de ne pas être d’accord avec les calculs politiques, et, à travers ces miracles ordinaires, de forcer le courage politique. Nous avons le choix d’investir tous les espaces démocratiques citoyens existants, chacun(e) à notre manière. Et ensuite, avec cette force, envisageons la participation active à des forums citoyens. Envisageons la construction de grands Etats généraux citoyens, d’un espace ambitieux où il sera possible de prendre le temps de recoller les morceaux sans cloisonner les évènements et les individus, de prendre le temps de la réflexion collective et citoyenne et de penser le sens de nos orientations politiques. Ce n’est pas individuellement, ou les uns contre les autres, que nous trouverons les moyens de réinscrire l’homme, le citoyen, dans notre société. L’histoire, notre récit collectif, est toujours à écrire.

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