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Billet de blog 21 juin 2015

Critique 'l'anticomplotisme" primaire...

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Ce billet est une réponse à différents articles du dossier intitulé “Vous avez dit “Complot”?” paru dans le numéro du Monde Diplomatique de juin 2015 et constitue en quelque sorte une anti-thèse aux arguments développés dans le journal mais peut également faire écho et compléter les articles et billets suivants sans forcément les contredire en tous points :

Enquête sur les theories du complot

Le complotisme, ce nouvel asile de l'ignorance

Je voulais revenir sur votre dossier consacré au complotisme car ce dernier m’a laissé une forte impression de vide.

Tout d’abord il est regrettable qu’aucun auteur écrivant sur le complotisme n’ai pu en donner une définition claire et précise. Mais est-ce possible ? S’agit-il d’une idéologie, d’un phénomène sociétal, d’un courant politique, d’un mode de pensée ou tout simplement d’une caricature ? Je me suis ainsi demandé si en consacrant tant de précieuses pages au conspirationnisme, vous ne chassiez pas un fantôme, à tel point que vous avez été incapables de borner précisément ce qui relève d’une mécanique conspirationniste de ce qui relève d’une croyance ou thèse plus ou moins “farfelue”. Je vous cite : “Des marchands de conspirations attribuent chaque bouleversement du monde à l’Occident, aux Juifs, aux financiers de Wall Street, aux francs-maçons, etc. “ (Introduction). Ce dernier “etc”. démontre le caractère fourre-tout du concept. Vous y agrégez autant ceux qui doutent de l’explication officielle sur le 11/09 (“Qui croit à la version officielle” de J. Brygo),  que ceux qui croient que Neil Armstrong n’a pas marché sur la Lune (“Les dix principes de la mécanique conspirationniste” de B. Bréville”) ou bien encore ceux qui qui soupçonnent la CIA de pousser les peuples arabes à se révolter (“Une obsession dans le monde arabe” de A. Belkaïd). Bien qu’il paraît difficile à première vue de voir un lien évident entre ces différentes théories, cela n’empêche pas les auteurs de faire des amalgames, on se dit ainsi qu’il ne manque plus que les survivalistes, ceux qui croient aux extra-terrestres, ou encore qu’ Elvis Presley est vivant pour rajouter dans la loufoquerie et achever cet inventaire à la Prévert. Il n’y a d’ailleurs plus de limite puisque selon les journaux, on y trouve également les indignés, les nationalistes, les anti-OGM, les anarchistes et finalement tout les gens qui portent un regard critique sur l’autorité, l’ordre ou les vérités établies. Seuls ceux qui doutent du réchauffement climatique ont le droit à un traitement de faveur, ce ne sont pas des conspirationnistes mais des climato-sceptiques.

D’autres part, aux yeux du grand public et du citoyen ordinaire, une question fondamentale se pose : les hypothèses ou accusations de complot sont-elles fondées ? Au regard de certains faits décrits dans le dossier, la réponse est clairement oui ; dès lors peut on reprocher aux citoyens de douter des explications officielles ? Une mention spéciale à l’article “Une obsession dans le monde arabe” (de A Belkaïd) dans le lequel on apprend que les théories qui circulent en Algérie sur l’existence d’un complot français sont initiées et colportées par… les services secrets algériens. Comme thèse conspirationniste, il est difficile de faire plus fort.

Mais là où le conspirationniste doute, l’anti-complotiste sait : la version officielle est forcément la bonne, c’est LA vérité. Cela conduit ce dernier à user et abuser de  la même rhétorique de questionnement utilisée par certains complotistes en guise de contre argumentaire. Aucun doute n’est alors permis. Quelques exemples : “Mais afin de ne pas éveiller la suspicion, une police performante n’aurait-elle pas plutôt utilisé de fausses traces ADN ?” (“Dix principes de la mécanique conspirationniste” de B. Bréville) ? “un monde sans Bilderberg [...] aurait-il évité empêché la mondialisation” (“Le Symptôme d’une dépossession” de F. Lordon) ? “Les américains auraient donc été capable de duper toute la planète [...] mais ils seraient bête au point d’omettre de placer quelques étoiles dans leur faux ciel... ? (“Dix principes de la mécanique conspirationniste” de B. Bréville)”. Autant de questions creuses qui éludent les faits pour mieux se concentrer sur une soi-disante mécanique de raisonnement, souligne l’absence d’argument et visent finalement à ridiculiser l’hypothèse adverse.

Plus fondamentalement, pour que le conspirationnisme constitue un courant de pensée propre, il faudrait qu’il y ait une récurrence d’une idéologie, d’une croyance voir d’un mode de raisonnement ; or s’il faut trouver un dénominateur commun aux conspirationnistes, ce n’est pas une vérité qu’ils partagent, c’est  le doute systématique (certes virant parfois à la paranoïa) qu’ils manifestent envers les informations véhiculées par les médias “classiques” et plus généralement sur les “vérités établies” du moment, ce même doute qui inspira tant Descartes mais qu’il n’est pas bon de manifester de nos jours sous peine de se voir qualifier de farfelu, de gogo crédule en somme de conspirationniste. Se poser des questions légitimes, s'interroger sur le fonctionnement de notre monde à haute voix devient une douce rêverie, pis une tare pouvant relever de la psychiatrie, dans son article “Personne n’est à l’abri” (titre particulièrement anxiogène), Marina Maestrutti tend d’ailleurs à pathologiser le scepticisme et l’esprit critique en utilisant du vocabulaire médical : “il est difficile de se prétendre immunisé face au conspirationnisme”.

Il n’existe probablement aucune conclusion complotiste qui serait commune et partagée par tous les complotistes puisqu’il y a des contradictions et des variantes selon l’idéologie politique de ces derniers et ce de surcroît avec différents niveaux. Une thèse de l’existence d’un complot peut d’ailleurs être fortement récusée par d’autres complotistes et être présentée comme une information destinée à nous induire en erreur, d’autant qu’une thèse dite complotiste peut bien évidemment être utilisée à des fins politiques (très souvent par l’extrême droite d’ailleurs mais pas que). Par exemple, aux yeux des climato-sceptiques, le réchauffement climatique est une ineptie développée à des fins politico-financières mais pour les défenseur du climat, les climato-sceptiques sont financés par le lobby industriel et pétrolier. Au final, il ressort qu’il est impossible d’établir un portrait robot type du conspirationniste et ce ne sont pas “les dix principes de la mécanique conspirationniste” (de Benoît Bréville”) qui sauvent le dossier. En effet, remplacez dans le titre “[...]conspirationniste” par “[...] d’un enquêteur” et ça marche pour au moins 8 critères sur 10. En effet, après un crime, reprocherait-on à un enquêteur de “s’appuyer sur la science et la raison”, “d’interroger : à qui profite le crime” ou encore de “rechercher les détails troublants” ?

Ainsi, l’idée qu’il existerait une pensée complotiste n’a aucun sens et son corollaire, l’anti-complotisme est un concept vide. Dans les faits, plus que d’une manière de raisonner, ne s’agit-il pas tout simplement d’une réaction logique liée à un sentiment larvé de dépossession de souveraineté populaire ? D’ailleurs le capitalisme, qui érige l’égoïsme en moteur de l’économie, introduit dans l'inconscient collectif l’idée que les puissances financières détiennent le vrai pouvoir et rendent le citoyen prisonnier d’un jeu auquel il est bien difficile de se soustraire. Ainsi, ce que certains appelleront complot pourrait tout simplement n’être qu’une manifestation logique et structurale d’un système économique qui a mis la majorité du peuple de côté. Du coup, face à ce sentiment de privation du pouvoir ressenti à juste titre par le citoyen, le seul remède ne peut être que politique et à ce titre l’article de F. Lordon est le seul qui m’a paru pertinent. Aussi éluder ces faits pour se consacrer à démonter une hypothétique manière de raisonner (la manifestation salutaire d’un doute en fait) est absurde d’autant qu’il est impossible pour le commun des mortels de connaître La vérité et au final chacun restera sur ces croyances/opinions. C’est pourquoi, un jugement moins tranché, une forme d’agnosticisme du complotisme serait à mon sens plus efficace et surtout plus “scientifique”. Il me paraît plus utile de consacrer du temps et de l’encre à l’élaboration de solutions permettant de rendre le fonctionnement de nos institutions bien plus démocratiques et transparentes, ôtant par la même occasion ce fameux doute de la tête de nos concitoyens et faisant ainsi disparaître ce que vous nommez le complotisme.  C’est donc sur ce combat que je souhaite d’avantage lire le Monde diplomatique car comme nous le rappelle un proverbe chinois “Quand le sage désigne la Lune, l’idiot regarde le doigt” ; le monde diplomatique devrait peut être moins regarder le doigt...

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