« Hors la loi »: sur le 8 mai 1945 en Algérie

Un étrange communiqué où se dresse un comité «Pour la vérité historique - Cannes 2010» veut créé et entreprendre des actions spectaculaires contre la présence du dernier film Hors la loi, sur les événements de mai 1945, en Algérie, du réalisateur, Rachid Bouchareb, à Cannes.

Un étrange communiqué où se dresse un comité «Pour la vérité historique - Cannes 2010» veut créé et entreprendre des actions spectaculaires contre la présence du dernier film Hors la loi, sur les événements de mai 1945, en Algérie, du réalisateur, Rachid Bouchareb, à Cannes.

La « décision du Jury de sélection du Festival » concernant la présence à Cannes de ce film, du réalisateur franco-algérien est considérée « comme une véritable provocation à domicile ».

Dans ce communiqué de presse publié par le site vraisemblablement proche du Front national, nationproinfo, le dit comité souhaite organiser «la grande manifestation patriotique française à Cannes», lance un appel aux parlementaires, aux élus, aux anciens combattants, aux harkis, aux pieds-noirs et aux sympathisants, pour se rassembler par milliers sur la « Croisette du 12 mai au 23 mai 2010 » afin de demander à ce que les lois françaises soient appliquées en France «contre l’apologie du terrorisme et des crimes contre l’Humanité».

Fidèle à la coutume menaçante de l'extrême droite et de nostalgiques colonialistes de l’Algérie française le document donne d'ors et déjà le ton «Cette machine à façonner l’opinion française a commencé avec la réalisation du film, Indigènes. Film palmé au Festival de Cannes 2006 et soutenu ensuite par un flot de publicité et de critiques élogieuses des médias et, cerise sur le gâteau, diffusé par DVD dans les établissements scolaires pour son message pédagogique !»

Ce communiqué souligne que «ce film algérien, réalisé par l’auteur d’Indigènes est avant tout un film de propagande politique pour le compte de ceux qui l’ont commandité et financé, un véritable complot contre la France, son histoire, sa présence et son œuvre en Algérie », on dénonçant « une organisation cinématographique qui a profité de fonds publics français complétés par ceux d’un mécénat idéologique d’entrepreneurs dévoués à la cause. Il n’aurait jamais dû bénéficier du tremplin publicitaire et médiatique que va lui offrir une institution française, le Festival de Cannes, où il sera présenté quelques jours à peine après sa sortie officielle en Algérie ». Alors pour faire échec à ces complots et propagandes « Oui, nous devons tous nous retrouver sur la Croisette dès le 12 mai et jusqu’au dernier jour peut-être, le 23, pour la remise des trophées. Avec nos affiches, nos banderoles, nos slogans nous pouvons pourrir ce Festival pour dénoncer cette machination politique qui va se dérouler sous couvert d’un évènement culturel de renommée mondiale ».

Ce comité s’attaque aussi bien aux politiques qu’aux diplomates français: «Depuis plus de 2 ans, nos ambassadeurs en Algérie, les voix de ministres, de parlementaires en mission dans ce pays, et même celle du président de la République orientent le discours officiel français vers les exigences du FLN qui a annoncé récemment toute une série de mesures d’intimidation sur ce sujet».

Il s’attaque aussi au réalisateur Rachid Bouchareb en déclarant: «Cette machine à façonner l’opinion française, (...) aux invraisemblances historiques, en ajoutant: Pour le film Hors la loi, c’est le même scénario qui se prépare pour faire maintenant accepter aux Français les exigences de repentance du pouvoir algérien.»

 

Il cible également les producteurs français du film: «Ce film algérien, réalisé par l’auteur de Indigènes est avant tout un film de propagande politique pour le compte de ceux qui l’ont commandité et financé, un véritable complot contre la France, son histoire, sa présence et son œuvre en Algérie. C’est une organisation cinématographique qui a profité de fonds publics français complétés par ceux d’un mécénat idéologique d’entrepreneurs dévoués à la cause ».

De quoi s'agit-il en fait ?

Hors la loi, une production algéro-franco-belge en sélection officielle à Cannes sous pavillon algérien, retrace en effet le parcours de trois frères ayant survécu aux massacres de Sétif de mai 1945 et qui, arrivés en France, s'engagent pour l'indépendance de l'Algérie.

Tourné effectivement dans le prolongement d'Indigènes le film revient en outre sur la sanglante répression du 8 mai 1945 dans l’est algérien, à l’heure même où la France en liesse célèbre l’armistice. Pour toile de fond, la fin de la guerre d’Indochine avec la défaite française de Diên Bên Phu, la guerre d 'Algérie et la Bataille de Paris qui culmine avec 17 octobre 1961, à moins de six mois avant le cessez-le-feu en Algérie.

Hors la loi est produit par Tessalit Productions, bénéficiant d’une avance sur recettes du Centre National de la Cinématographie (CNC, France) et d’un pré achat de Canal +. Il a été coproduit par France 2 Cinéma et France 3 Cinéma, Tassili (Algérie), le ministère de la Culture, l’Agence Algérienne pour le Rayonnement Culturel (AARC), l’Etablissement Public de Télévision (EPTV), le ministère des Moudjahidines (Algérie) et Novak productions (Belgique).

Un film pour « faire la lumière sur ce pan de l'histoire commune aux deux pays et de rétablir une vérité historique confinée dans les coffres », a affirmé son réalisateur au journal El Watan.

Tout en se gardant de toutes critiques infondées et de toute gloriole insensée, puisque le film n'est pas encore dans les salles, on peut tout même dire que cette dernière réalisation de Bouchareb promet de sérieux débats autour de ce tragique événement, de cet événement sanglant, d'un côté comme de l'autre d'ailleurs. Du côté algérien comme européen. Des milliers de morts du côté algérien des centaines du côté européen. Débattre. Échanger. Même si ce n'est que cela la production en question nous aurait permis d'aller chercher et voir de près.

Pour qu'enfin s'ouvrent les armoires, livres, documents de mémoires. Pour comprendre et sortir du brouillard. Finir avec cette lecture littérale, simpliste et cachotière de l'histoire dont, en réalité, en haut lieu des deux rives, chacun se contente de son côté.

Pour qu'enfin, d'une part, avoir cette force de l'ambassadeur de France à Alger, M. Bajolet, qui avait qualifié d'«épouvantables massacres » la répression des manifestations d'Algériens à Sétif, Guelma et Kherrata justement et souligné « la très lourde responsabilité des autorités françaises de l'époque dans ce déchaînement de folie meurtrière ». Ou encore la dignité de son prédécesseur, Hubert Colin de Verdière, qui en 2005 déjà, avait affirmé que « le massacre du 8 mai 1945 était une tragédie inexcusable ». Et de l'autre, cesser d'instrumentaliser l'histoire du combat du Peuple qu'il a mené pour sa dignité. Cesser de faire de ces demandes incessantes, récurrentes et risibles de repentance une légitimité pour s'arroger le droit de régner éternellement sur le pays. Aucun ne peut penser aujourd'hui que Larbi Ben M'hidi ou Abane Ramedane et, tant bien d'autres, capables, de formuler une telle demande ou de l'attendre.

 

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