Billet de blog 2 février 2010
Accusé d'être né dans le Rif (4/4) -extrait du Courbis: témoignage sur les années de plomb-
-Vous n’avez pas répondu à la question ? Me réclama de nouveau le Chef d’un air crispé :La comédie de cette troupe constituée de flics bien rodés n’allait pas ébranler ma détermination ferme à rester serein et lucide. J’avais compris qu’ils cherchaient à me provoquer d’avantage, qu’ils voulaient aller trop loin. J’étais gêné de répondre et j’avais cherché à contourner sa question sans renier à mes convictions réelles. J’avais hésité un moment à répliquer. J’étais conscient que je n’avais pas intérêt à céder à mes impulsions quelque soit la provocation de mes adversaires. Je cherchais à éviter de me lancer dans une longue réponse de peur de m’y perdre moi-même. Le sujet était sensible. Il valait mieux faire une réponse brève et qui ne veut rien dire. Je m’aperçus que le Chef s’impatientait et avait pris un air plus que crispé. Je rectifiai alors le tir :-Est-ce que je suis coupable d’être né dans le Rif ? Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit, je n’ai jamais comploté contre la monarchie et je suis contre les coups d’état militaires.-On voulait juste savoir ce que tu en penses. Tu n’es pas encore coupable, mais, il se peut que tu le deviennes, si tu ne dis pas toute la vérité sur cette affaire, on a le temps et puis on sait ce vous pensez, vous les rifains. Me répondit l’officier d’un air toujours menaçant.Le temps était monté. Je me sentais seul et épuisé face à tout un troupeau de loups. Je puisais toutes mes forces pour ne pas m’effondrer. Je voulais leur répondre, mais les mots étaient bloqués dans ma gorge. Je ne savais pas pourquoi ? La peur de me mettre à nu et de me démasquer ? Je ne comprenais pas ce j’étais venu faire là. -Je n’ai rien à voir avec tout ce que vous cherchez à savoir sur le Dr Khattabi, lâchai-je avec un ton désespéré. -Voilà que tu te dégonfles, me répondit l’officier d’un air moqueur.Je n’en pouvais plus. J’aurai souhaité qu’on me fasse passer à table pour me torturer physiquement plutôt que de rester là à subir les humiliations et la ricaneries de ces hommes sans scrupule. Je tentais de me soustraire de leurs regards et de leurs grimaces en pensant ailleurs.Le chef par un hochement de tête me fit signe que c’était fini et que je pouvais sortir, avant d’ajouter avec un sourire pâle qui ne le quittait pas: -D’accord on verra bien où tout ça va nous mener ? Ton histoire commence à nous intéresser, je te demande donc de me détailler par écrit ton analyse sur la situation dans le Rif et ta position sur les coups d’état et sur la monarchie. A la fin, fais-moi un résumé de tes conclusions. Sois bref et claire. Je te promets que si tu coopères bien il ne se passera rien pour toi, on va te protéger.Encore un coup dur à supporter. Je m’étais rappelé que c’était encore une façon de me torturer. Cette phrase m’avait intrigué pendant quelques instants, je ne saisissais pas bien ce que cherchait bien le Chef à me faire comprendre. Quel message voulait-il me transmettre ? Peut être, au fond il se moquait de moi tout simplement ? Je l’avais senti comme une provocation malsaine pour me déstabiliser et briser ma confiance. A ce moment, mes idées étaient floues, je voulais d’abord m’extraire de cette ambiance d’enfer et réfléchir ensuite calmement.En quittant la salle de l’interrogatoire, j’étais soulagé et en même temps surpris de constater que les policiers avaient été à la limite de la correction avec moi. Certains presque même aimables. Je ne désespérais pas.Un policier en tenue m’attendait devant la porte. Il me plaça les menottes dans mes poignets et m’accompagna jusqu’à la grande salle de classe où j’allais retrouver tout le groupe entrain de manger des sandwichs. Il était déjà tard.Le camarade Kassimi s’approcha de moi, avec discrétion et me demanda :-Mais ce Touha, n’est pas des nôtres, il n’a jamais été des nôtres. S’il n’arrête pas de parler, la police pourra nous faire plonger. C’est une véritable menace pour nous.-Rassures-toi, mais la police ne s’intéresse pas pour le moment aux étudiants, c’est plutôt pour l’affaire du Dr Khattabi que nous sommes là. Touha nous avait infiltré pour son compte, il parait !!! -Mais pourquoi alors il a donné nos noms ?-Je crois que le nom de Touha a été donné à la police par un certain Tamsamani, un ingénieur rifain, arrêté avec le Dr Khattabi .On lui reproche de verser de l’argent à la femme du colonel Amakran, une allemande qui avait quitté le Maroc juste avant le coup d’état du 16 août 1972. Touha s’était effondré et avait tout balancé lors des premiers interrogatoires à la première menace de le torturer. Il avait lâché mon nom en prétendant qu’il m’avait remis des armes. Il a donné ton nom et celui des autres camarades parce que vous êtes membres, avec lui, de la corpo de la faculté de droit. Moi aussi je ne comprends pas pourquoi il a donné nos noms, nous n’avons rien avoir avec lui. Il a dû entrer dans une confusion totale pour inventer toutes ces histoires d’armes et d’attentats. On ne sait jamais ? Peut être qu’on l’a obligé ? Depuis quelques jours Touha était devenu notre cauchemar. Devant la police, il avait peint des portraits à charge de notre groupe qui nous présentaient comme des révolutionnaires dangereux. Ce qui d’ailleurs ne lui avait pas réussi. Personnellement je ne le détestais pas, je n’avais pas de rancune pour lui mais je le plaignais. Il était faible et jouait sa peau, le pauvre. Peut-être qu’il avait perdu la tête ???Le lendemain matin, je fus de nouveau amené dans le bureau où j’avais été interrogé la veille. Ma surprise était grande quand je n’avais été reçu que par un seul officier, le gentille aux lunettes opaques. Il m’avait demandé de lui remettre le rapport que j’avais rédigé la nuit et dans lequel j’avais repris l’essentiel de mes déclarations au cours de l’interrogatoire d’hier. J’avais tenu à me limiter à des généralités, comme d’habitude. L’officier avait l’air d’être satisfait du contenu de mon rapport après avoir lu quelques lignes rapidement. Il m’avait insinué que la police n’avait rien à me reprocher et que j’allais être libéré probablement à partir de cet après midi. Il avait demandé à un policier en tenu de m’accompagner aux douches pour prendre un bain et me raser. J’eus soudain un sentiment de soulagement et je me voyais déjà dehors et libre. Vers 16 heures, alors que je me trouvais allongé à faire des spéculations hasardeuses sur ma libération probable, plusieurs policiers avaient envahi la salle où nous dormions pour nous sommer sèchement de ramasser nos affaires. Nous avions été pris de court et c’est dans la précipitation que nous étions amenés dans la grande cours du commissariat. Sans répit, nous avions été embarqués à l’arrière d’un grand fourgon blindé. Quatre policiers armés par des fusils mitrailleurs étaient montés avec nous à l’arrière. Une fois les portes du fourgon fermées, ils braquèrent leurs armes sur nous et nous demandèrent violement de nous asseoir, de ne plus bouger et de garder le silence. Sans attendre, nous avions été menottés les mains en arrière et un bandeau noir, opaque et bien serré avait été placé sur nos yeux. C’était la première fois que mes yeux allaient prendre contact avec le bandeau qui m’aveuglait totalement et qui n’allait plus me quitter. Quelque chose au fond de moi-même me disait que ce bandeau qui venait d’effacer le monde extérieur autour de moi avait pour finalité en réalité de m’effacer à moi-même.Soudain, le bruit sec et métallique du chargement des mitraillettes sema la terreur dans mon cœur qui battait fort et vite.L’un des policiers nous avait lancé d’une voix grave et menaçante qu’au moindre petit mouvement, ils tireront sur nous tous. Je venais à l’instant de plonger dans une obscurité asphyxiante qui allait se coller à moi pour longtemps. J’étais saisi par une sensation de peur terrible : une page de ma vie venait arbitrairement d’être tournée à jamais. Une autre page, noire celle-ci venait de commencer. Pourtant ce matin j’avais cru que tout allait s’arranger pour moi. Je m’étais préparé à rentrer chez moi en caressant d’absurdes chimères. Mais là je ne savais pas où l’on nous amenait. Je commençais à douter que rien du tout n’allait s’arranger ni pour moi ni pour mes camarades. Je devais abandonner mes prétentions de ce matin et me préparer au pire.Après quelques minutes de silence le fourgon avait démarrée en trombe et s’était mis en marche vers une destination inconnue. A suivre
Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.