Sur la voie des insoumis : on n'oublie jamais d'où l'on vient.

A la fin, mon grand-père m’avait demandé de lui parler de moi et de ce que j’étais devenu. Quand je lui avais expliqué que j’avais pu surmonté sans trop de difficulté les séquelles de la période de mon arrestation arbitraire  par la police marocaine,  quand je lui avais  dit que j’étais médecin depuis deux ans et que j’étais marié et père d’une adorable  fille, il  m’avait pris des mains qu’il avait serrées fortement. Emu et  avec quelques larmes aux yeux : il m’avait répondu:

-« Aujourd’hui, je me sens comme un arbre déraciné. Toutes les années que j’ai passées loin de Ait Aissa, je les ai vécues comme un exilé. Pendant de longues nuits, je ne pensais qu'à cette terre  qui m'avait vu naître , je me demandais comment je m'en étais arraché . Aujourd'hui, je ne pleure plus mes champs et mes biens que j’étais obligé d’abandonner et qui aujourd’hui ne m’appartiennent plus, mais je pleure ces relations humaines authentiques et chaleureuses, je pleure l’aboiement de mes chiens, le hennissement de ma jument … » 

Il n’arriva pas à terminer sa phrase, des larmes coulaient abondamment sur ses joues. Il marqua une pause avant de pousser un profond soupire de soulagement :

 -« Enfin, mon rêve est réalisé, maintenant je peux mourir tranquillement ».

Je regardai le vieil homme dans les yeux et souris doucement comme  pour lui signifier que j’avais  compris son message. J’avais lu dans son regard une lumière particulière qui ne s’éteindra jamais. Cet instant est resté gravé en moi à jamais.   J’avais pris congé de lui en lui promettant de revenir le voir le plutôt possible.

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