En marge d'un 8 mars arabe prometteur: un hommage particulier aux femmes courageuses qui ont tant souffert à cause de nous*

Plus tard, dans la nuit, ma mère me raconta longtemps, d’une voix mélancolique et en poussant des soupirs profonds, tout ce qu’elle avait enduré pendant mon absence. Ce moment de tendresse exceptionnelle m’avait replongé dans mon enfance. Une partie des plus agréables moments de cette enfance choyée et inoubliable, quand je me retrouvais avec tous mes frères et sœurs, ces nuits d’hiver autour d’un feu, à écouter avec admiration et étonnement les contes et les récits de vie de nos ancêtres que nous racontait ma mère avec un art de la narration dont elle était la seule à avoir le don. Elle arrivait à tenir nos souffles et nos esprits en suspension des heures durant.

Les propos et les témoignages de ma mère me tourmentèrent et m’affligèrent énormément, à la fois qu’ils m’inspirèrent respect et admiration pour sa lucidité et son courage.

La nouvelle de mon arrestation avait été poignante pour toute la famille, qui s’était retrouvée endeuillée après ma disparition. Ma mère s’était effondrée les premiers jours sous l’effet d’une douleur accablante. Pendant plusieurs nuits, elle n’arriva pas à trouver le sommeil. Elle n’arrêtait pas de se demander : pourquoi mon fils ? Qu’est-ce qu’il a pu faire ? Mais en quelques jours, elle avait fini rapidement par surmonter le choc et était restée digne dans son chagrin.

Les autres membres de la famille, dès qu’ils avaient appris la nouvelle de mon arrestation, envahirent notre maison. Les rumeurs avaient laissé entendre qu’on avait trouvé avec moi des armes et des explosifs. Personne ne pouvait y croire. Ils étaient tous sonnés et ne savaient quoi faire.

Ma disparition avait condamné toute la famille à une véritable peine morale. En écoutant ma mère parler, je me sentais coupable de leur affliction et de leurs blessures. Des blessures au cœur qui ne se refermeront jamais tout à fait, même avec le temps.

Elle m’avait décrit avec beaucoup d’amertume, mais sans jamais verser une larme, comment certains voisins qui la croisaient dans la rue l’évitaient, n’osaient même pas lever les yeux pour la regarder en face et la saluer. Pour eux, j’étais porté disparu pour avoir comploté contre la monarchie. Un crime grave. Je n’avais eu que ce que je méritais. Elle était choquée de constater que certains l’évitaient et la regardaient comme une ennemie.

Ma famille apparaissait, à cause de moi, comme un danger pour le régime et devenait suspecte et infréquentable. Tout le monde était suspect. Un simple signe de solidarité dénoncé par un indicateur pouvait vous amener à être arrêté et mal finir.

Les flics et les indicateurs étaient partout. Les gens vivaient dans la méfiance et dans la terreur. La répression aveugle menée par le régime avait fait beaucoup de dégâts collatéraux. Elle était arrivée à briser les liens de confiance entre les gens. Tous les marocains étaient condamnés à une liberté provisoire. Celle dont ils jouissaient n’était rien d’autre qu’une concession, une concession qui pouvait leur être retirée à tout moment. On ne pensait qu’à sauver sa peau. Les gens avaient perdu tout espoir devant la répression et la propagande d’un système qui ne pensait qu’à se maintenir quelque soit le prix à faire payer à ses opposants.

Des voisins, voire même des proches, avaient pris leur distance vis-à-vis de la famille. Ma mère ne sortait plus seule, elle était toujours accompagnée par ma sœur Rhimou. Elles ne savaient où donner de la tête. Elles se sentaient seules et désœuvrées.

- C’était triste, mais c’était comme ça, nous avons accepté la volonté de Dieu. Si nous n’avons pas perdu la tête c’est grâce à sa miséricorde et à sa protection, me racontait ma mère, les yeux humides.

Mais elles n’avaient pas baissé les bras : elles n’avaient jamais arrêté de lutter avec bravoure et abnégation pour faire face à cette injustice des humains. Elles n’avaient jamais perdu leur vitalité habituelle, elles se soutenaient, elles s’encourageaient sans relâche. Dans la rue, elles ne supportaient pas d’être la cible des regards scrutateurs et sans pitié de certaines personnes qui les connaissaient si bien. Elles marchaient, épaule contre épaule, fronts relevés, prêtes à s’expliquer pour balayer le moindre doute, le moindre soupçon qui pesaient sur la famille.

Ma sœur était connue pour son franc-parler, elle n’avait jamais froid aux yeux pour vous cracher les quatre vérités. Ma mère était plus diplomate. Elles constituaient entre elles un tandem inséparable et solidaire qui attirait beaucoup de regards qu’elles voulaient fuir. Elles étaient si vivantes, si braves et si seules.

Elles regrettaient de ne pas avoir choisi d’aller vivre dans une grande ville : Tétouan ou Tanger. Là-bas au moins elles avaient de la famille, la vraie. Ce rêve les avait habitées depuis toujours. Un rêve qui ne se réalisera jamais, malgré leur obstination à fuir cette ville.

Ma mère est morte en juin 1993 et ma sœur Rhimou la suivit dix ans après, en août 2003. Elles sont enterrées dans le même cimetière de Sidi Hadj Yahya, côte à côte, épaule contre épaule. Elles avaient été inséparables durant leurs vies. Elles tinrent à le rester pour l’éternité. Je leur suis resté fidèle jusqu’à leurs morts. Elles ont laissé autour de moi un vide que personne n’a pu combler jusqu’aujourd’hui.

 

*Extrait de mon livre "Courbis, mon chemin vers la vérité et le pardon"

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