Le mois de Ramadan
Le mois de Ramadan avait débuté vers fin septembredans une ambiance de tristesse et de désolation. Les pensées des détenusallaient vers leurs familles. Les contraintes liées à l’enfermement et àl’isolement devenaient insupportables. Faire le ramadan dans ces conditions serévélait pour moi un exercice astreignant mais pas difficile à supporter. Jel’accomplissais sans conviction mais plutôt par solidarité avec mes compagnonsde cellule.
Ons’attendait à ce que nos conditions de détention soient améliorées avecl’arrivée de ce mois sacré pour les musulmans. Pas du tout. Le rythme de vien’avait apparemment pas changé, la même ambiance de terreur continuait àrégner. Les mêmes règlements incontournables étaient appliqués. Certains gardesavaient même doublé leur méchanceté de jour sous le prétexte de l’absence de lacigarette. Le jour, ils abusaient de leur position pour nous insulter de lamanière la plus grossière et la plus la malséante. Ils nous réprimandaient pourrien, souvent d’une voix qui se voulait ironique pour se moquer de notre aspectou nous choquer.
Laqualité des repas était la même sauf qu’à la rupture du jeûne nous avions droità une soupe qui ressemblait de part son odeur et sa saveur à la «Hrira»traditionnelle. Le problème c’était que le repas du «shour», qui des foiscontenait un petit morceau de viande, nous était servi juste quelques heuresaprès. Nous jeûnions en fait presque vingt heures par jour.
Jeme rappelle encore que dans les premiers jours, mes compagnons de celluleavaient obtenu l’autorisation d’un Hadj de faire la prière d’Al’ichaa et lesprières de Taraouih qui s’ensuivaient en groupe, avec mon voisin le Fkih commeImam. Moi aussi j’y participais parce que cela me permettait de me mettredebout et de me détendre les jambes engourdies par la position allongée. Je merappelle encore que Hsaini à son tour s’était mis lui aussi à prier sans enconnaître avec détail tous les règlements. Il tenait à ce que je lui apprennequelques versets de Coran.
Malheureusement,cette récréation qui nous permettait de souffler un moment n’avait duré quetrois jours. Le Chef Jebli lui avait mis fin sous le prétexte que des détenusd’autres cellules demandaient de faire de même. Le lendemain certains Hadjsavaient passé la journée à nous dénigrer et à nous insulter pour avoir prétenduêtre des musulmans, alors qu’en fait nous n’étions que de vulgaires criminelset que si réellement nous faisions nos prières dehors comme nous leprétendions, nous ne serions pas là aujourd’hui !
Les détenus qui avaient la foi s’en remettaient à Dieu pour continuer àtenir le coup et à espérer. Ils avaient continué à faire leur prière comme parle passé individuellement et sans se relever.
La nuit du « destin », la vingt septième du mois sacré, ilsavaient veillé toute la nuit à prier et à demander pardon au Seigneur pourleurs pêchés. Ils ne doutaient nullement que leurs demandes soient exaucées.Des moments émouvants pour moi de voir ces hommes unis dans la souffrancecontinuer à ne pas désespérer grâce à cette croyance sans limites en cette nuitexceptionnelle : celle du pardon et de la miséricorde. Au fond de moi-mêmeet en ces moments difficiles et malgré certaines barrières, je ne pouvais que ressentirles bienfaits de cette prière partagée, faits d'apaisement et de solidaritéentre tous les détenus.
Mes pensées en ces moments particulièrement sensibles et tristesétaient pour mes parents qui au même moment devaient être entrain de faireleurs prières tout en pensant à moi.
Trois jours après, l’Aïd était arrivé triste et maussade. C’était pour moi et pour tousles autres détenus un des éventements les plus douloureux à vivre loin desnôtres. En dehors du deuil et de l’amertume qui se lisaient sur le visage etdans les gestes de chacun d’entre nous, la journée de l’Aïd n’avait différé enrien des autres jours sauf qu’à midi on a eu droit à un petit morceau de viandedans nos assiettes. Le comportement des gardiens était le même. Leur hostilité,leurs insultes ne nous avaient pas épargnés même un jour de fête religieuse.Ces geôliers me paraissaient sans âme ni cœur.