Maroc: la démocratie renvoyée aux calandres grecques

Avec la constitution du nouveau gouvernement, on est retourné à la case de départ d'avant la constitution de 2011. Le seul grand perdant dans cette confrontation entre Benkirane et le Palais et qui a duré plus de 5 mois est la démocratie, renvoyée pour le moment aux calandres grecques.

Avec la constitution du nouveau gouvernement, le Makhzen  s'était-il servi du chef du parti islamiste Benkirane comme un mouchoir, puis il l'a  jeté, comme il avait fait avec certains opposants politiques, dans le passé. Pourtant, le cas Benkirane est à part.  On peut ne pas être d'accord avec lui,  mais il nous est difficile de passer sous silence la légitimité démocratique de son Parti qui a gagné les dernières élections par la volonté générale des Marocains, en tout cas de ceux qui se sont déplacés aux urnes le 7 octobre 2016.

Cette dernière victoire inattendue a  bousculé les règles tacites sur lesquelles s'était fondée la cohabitation entre le parti islamiste et le Palais  qui avait permis au régime de rester à l'abri des soubresauts du printemps arabe marocain. Il faut rappeler que  ce parti n’avait pas participé au mouvement du 20 février et l’avait même critiqué, mais il avait repris à son compte certains de ses slogans contre le despotisme et la corruption. Le PJD a su en effet capitaliser sur la volonté de changement qui avait traversé le pays et la région et avait réussi à traduire en termes de votes cette envie aux premières élections législatives de 2011, tenues après l'adoption d'une nouvelle constitution. En quelque sorte le PJD avait su tirer profit  de son rôle d'ultime pare-feu du régime.

Les islamistes étaient conscients des limites de leurs manœuvres et avaient accepté de gouverner au sein d’un système monarchique où les grandes décisions ne se prennent pas au Parlement, mais toujours au Palais.  Ce dernier avait dicté  au gouvernement Benkirane de mener d’importantes réformes de rigueur budgétaire qui frappaient le système de retraites, mais également la Caisse de compensation, qui subventionne des produits de grande consommation. Des réformes impopulaires, qu'aucun autre gouvernement n'avait pu imposer par le passé.

En octobre 2016, le PJD et à sa tête son chef charismatique, a remporté de nouveau les élections législatives, non seulement à cause du discrédit frappant le reste des partis politiques, mais aussi, en particulier, grâce à ses réseaux sociaux et à une forme de discours continuant à prôner la lutte contre la corruption et la moralisation de la vie publique et à dénoncer le pouvoir absolu auquel aspirait le PAM, ( parti crée il y a quelques années par un des amis du roi).

Six mois après la victoire des islamistes, le Maroc a enfin ce mercredi un gouvernement pléthorique composé de 39 ministres et secrétaires d’État appartenant à six partis politiques. Le Dr El Othmani, le numéro deux du PJD, a réussi en deux semaines ce que son chef politique, Benkirane, n’était pas parvenu à faire en cinq mois : former un gouvernement qui consacre la mainmise des hommes de confiance du Palais sur les postes ministériels les plus stratégiques, au détriment de son parti, arrivé pourtant premier aux législatives. 

Aujourd'hui on peut reconnaître que c'est  le palais  qui ressort le plus victorieux de ces mois de confrontation et de blocage. Benkirane à qui on a fait avaler la couleuvre, va probablement disparaître de la seine politique, il paie le prix de son entêtement  et de sa naiveté . Quand à son parti le PJD , il va rentrer dans une zone de turbulence à haut risque, il va finir par perdre sa crédibilité et redevenir  un parti figurant comme tant d'autres. Retour donc à la case de départ d'avant 20111, avec comme seul grand perdant dans cette confrontation la démocratie, renvoyée pour le moment aux calandres grecques.  

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