M. Lachkar (avatar)

M. Lachkar

Médecin, écrivain

Abonné·e de Mediapart

145 Billets

1 Éditions

Billet de blog 8 décembre 2009

M. Lachkar (avatar)

M. Lachkar

Médecin, écrivain

Abonné·e de Mediapart

Je m’invite au débat contre la stigmatisation de l’Islam en Europe

M. Lachkar (avatar)

M. Lachkar

Médecin, écrivain

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Par Souci de ne pas m'immiscer dans une polémique franco-française et d'alimenter un faux débat sur l'identité française, je suivais les réactions des uns et des autres avec beaucoup d'attention mais aussi avec beaucoup de prudence. Mais plusieurs événements importants survenus la semaine dernière m'ont interpellé et m'ont poussé à réagir. Il y a eu d'abord le vote de la honte en Suisse le dimanche passé 30 novembre. Ensuite l'audition le 2 décembre de Tariq Ramadan dans les « caves » de l'Assemblée nationale française par la commission chargée de l'affaire du Nikab. Et en fin l'interdiction au Maroc du dernier numéro de l'hebdomadaire français de droite pour avoir consacré un dossier dénigrant à l'égard de l'Islam et de son Prophète. La couverture était faite des photos de Jésus et de Mohamed avec un titre provocateur "Le choc Jésus-Mahomet, leur itinéraire, leur message, leur vision du monde".

Mais, je réagis aussi parce que ce matin j'ai eu en consultation une femme qui portait le Nikab. Elle était accompagnée d'un homme et d'une jeune fille qui portait le foulard et que je connaissais bien pour être des patients réguliers. J'avais demandé au Monsieur si la femme au Nikab qui avait l'air d'être assez âgée était sa sœur. Je connaissais sa femme et donc ça ne pouvait pas être elle. Elle me répondit que c'était sa sœur. Je la fais rentrer avec la jeune fille dans la salle d'examen qui est séparée de mon bureau. Je n'ai trouvé aucune difficulté à examiner ma malade. J'étais surpris : elle était très jeune. Elle a été très compréhensive et j'en ai profité pour parler avec elle et avec la jeune sur le port de cette tenue complètement étrangère à nos traditions. Elle m'a expliqué que c'est son mari qui lui impose le port du Nikab et lui interdit de sortir dehors même pour aller voir un médecin. Elle a profité d'une visite chez sa famille pour venir en consultation. J'ai profité aussi de ce moment de confiance pour lui montrer une photo de mes parents que j'ai dans mon bureau qui datait de la fin des années cinquante : ma mère à l'époque portait sur sa tête un foulard léger recouvrant partiellement ses cheveux. Un foulard identique à celui que portaient ses voisines espagnoles qui avaient le même âge qu'elle.

Si j'interviens donc aujourd'hui c'est que je me considère concerné par le débat français pour plusieurs raisons.

Je revendique mon appartenance à la religion de l'Islam et je reconnais son influence sur ma personne. J'étais élevé dans un milieu ouvert et tolérant. Les musulmans, les chrétiens et les juifs ne constituaient qu'une seule communauté. Chacun pratiquait les rituels de sa religion dans le respect de l'autre. Nous célébrions la partie festive de nos fêtes religieuses ensemble. Les mosquées, les églises et les synagogues cohabitaient dans l'harmonie et le respect mutuel.

Je continue aujourd'hui à croire en cet islam qui avait montré tout le long de son histoire une remarquable capacité à coexister avec l'autre.

Mais quand j'observe toutes les dérives qui sont commises au nom de l'islam, quand je croise, dans la rue tous ces jeunes avec ces nikabs , ces tenues pakistanaises, ces barbes, je me pose des questions. Que s'est-il passé pour qu'en quelques dizaines d'années le paysage de nos mosquées, de nos universités, de nos villes se transforment aussi radicalement ? Je pense qu'il est légitime aussi de se poser ces questions dans les pays européens à forte composante musulmane.

La réponse facile et réductrice serait de rattacher tous ces nouveaux phénomènes à l'Islam. Comme d'ailleurs on rattache à l'Islam tous les maux dont souffrent les pays musulmans comme la pauvreté, l'injustice, la corruption ....Je pense que bien d'autres facteurs peuvent nous expliquer ce qui arrive.

Suite aux événements regrettables du 11 septembre 2001, les pays occidentaux sous la houlette de Bush et des néoconservateurs allaient développer une islamophobie maladive qui dans un premier temps n'était que l'apanage des partis d'extrême droite. Aujourd'hui ce phénomène s'est développé pour toucher de plus en plus de monde grâce au travail de désinformation mené par des lobbys pro-sionistes et par beaucoup de médias qui ont surfé sur cette vague en jouant sur les peurs des européens. Ils véhiculent des clichés complètement erronés sur l'Islam : faire passer l'islamisme extrémiste comme étant la norme et que l'Islam n'est pas compatible avec la démocratie.

La question des minarets en Suisse n'est en fait que l'arbre qui cache la forêt. Il n'existe que quatre mosquées à minarets dans toute la Suisse. On peut même dire que c'est une question anecdotique par rapport à tout ce qui se passe dans toute l'Europe et en particulier en France où le débat actuel du gouvernement sur l'identité nationale ainsi que l'affaire de la Bourka vont dans le même sens.

La Suisse se trouve aujourd'hui pointée par les pays arabo-musulmans. Mais à travers elle c'est toute l'Europe qui est visée. Des appels au boycott commencent à fuser d'un peu partout : de Kaddafi qui vient de qualifier la Suisse de pays de la mafia jusqu'aux hackers marocains qui sont entrain de se venger en détruisant des centaines de sites helvétiques, en passant par Karadaoui, le grand prédicateur de la chaîne Aljazeera qui demande qu'on arrête tout dialogue avec la religion catholique.

Tout ce qui se passe aujourd'hui un peu partout en Europe : en Espagne où les travailleurs marocains ont été désignés comme les boucs émissaires de la crise économique, en Hollande avec le statut du Coran et l'homosexualité, en Italie avec les écoles coraniques, est entrain de remettre en doute le mythe de cette Europe démocratique et accueillante aux persécutés.

La stigmatisation et la provocation n'ont jamais été un bon moyen pour le dialogue. Les Européens et les musulmans d'Europe et d'ailleurs doivent accepter de débattre pour dissiper les malentendus et le flou autour de l'Islam et des musulmans. C'est la seule façon de réduire la distance et la méconnaissance d'une religion de paix et atténuer les peurs et les replis réciproques de part et d'autre. C'est un combat à mener dans les deux camps par toutes les femmes et tous les hommes épris(e)s des valeurs de la tolérance, de la solidarité et de la justice pour construire des sociétés humaines et qui refusent à la fois l'universalisme uniformisant et le repli identitaire tribal.

Dr M. Lachkar

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.