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Billet de blog 10 mars 2010

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Derb Moulay Chrif ou quand j’avais touché le fond du désespoir (4/8): -extrait du Courbis-

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Pendant ces premiers jours, les soirs, des fois j’étais aussi assailli d’hallucinations auditives. J’entendais à travers la fenêtre de ma cellule un bruit continu sous forme d’un vrombissement qui vibrait dans mes oreilles. J’essayais de discerner le sens de ces échos qui retentissaient fort dans mes tampons. Je ne distinguais que des slogans scandés par des jeunes qui demandaient notre libération, exactement comme nous le faisions au cours de nos manifestations dans les ruelles de la médina de Rabat ou au marché populaire du quartier Yaakoub El Mansour, à chaque fois qu’un étudiant était arrêté par la police. Ces manifestations ne devaient pas se dérouler très loin d’ici, pensais-je ? Des fois je recevais l’écho clair et net :

« Oulad chaab lmakhtoufin, homa fin homa fin ?» : les fils du peule enlevés où sont ils ? où sont-ils ?

« Khaouana fi Alkoussour, monadilin fi soujoun » : les traîtres dans les palais, les militants dans les prisons.

Je faisais d’autres hallucinations auditives par la suite, elles étaient souvent passagères et liées à l’état mental où je me trouvais. Je me rappelle aussi que durant toute ma captivité, il m’arrivait souvent de prendre des sensations visuelles ou auditives réelles pour des hallucinations. Je vivais dans un espace clos et absurde où il était fréquent de perdre contact avec la réalité et en avoir une perception erronée. J’avais l’impression d’assister à un film d’horreur ou de vivre dans un conte démoniaque.

Le lendemain matin je me retrouvais de nouveau plongé dans le même combat. J’étais accablé en pensant que tout allait recommencer de nouveau et de plus pire encore.

Je réfléchissais alors à ce que je pouvais faire pour m’en sortir. Je ne pouvais pas me plaindre en me confiant à un proche, je ne pouvais pas faire le moindre geste. Je me retrouvais isolé et seul, face à moi-même. C’est ce qui peut arriver de pire à un homme dans la vie. C’était insupportable. J’étais là coincé au fond de ma cellule. Comment parvenir à m’enfuir et à m’éloigner de cet enfer ? Je cherchais désespérément à trouver une bouée de sauvetage et de m’y accrocher de toutes mes forces. La seule et unique possibilité qui se présentait à moi était la pensée et les rêves. Je ne connaissais aucune autre issue possible.

C’était pendant ces premières longues journées d’août, au moment où je devais être quelque part avec les miens ou en Europe à croquer la vie, je me retrouvais toujours condamné au même silence et plongé dans la même obscurité, avec l’impression que ma vie s’éternisait déjà dans la solitude et la misère.

Mon combat pour rompre mon isolement, chasser mes fantasmes et lutter contre mes craintes, consistait dans un premier temps à tenter de maintenir des relations fictives avec le monde extérieur et notamment faire appel aux images des êtres qui m’étaient les plus chers.

Mes premières pensées étaient pour ma mère. Je devinais l’ampleur de son drame et de sa douleur à perdre l’enfant qu’elle aimait le plus. Je me la revoyais tous les jours entrain de prier pour que je lui revienne sain et sauf. Je me la revoyais aussi entrain d’engueuler mon père pour qu’il se secoue, pour qu’il aille voir ses connaissances et pour aller chercher de mes nouvelles. Le souvenir de ma mère me tenait compagnie et me donnait la force de résister pour survivre.

Souvent mes pensées allaient aussi vers Soumaya. Elle me manquait. Je me demandais où pouvait-elle bien être en ces moments ? Qu’allait-elle devenir sans moi ? J’avais peur pour elle. Je l’imaginais à Rabat à l’université réfugiée dans sa sobriété et sa timidité habituelles évitant le harcèlement des questions des camarades sur moi. Quand je pensais à elle, ce qui me tourmentait le plus c’était cette rupture tragique de nos relations sur le bord de la plage au camping cinq. En repassant mentalement les images de cette dernière rencontre, je me sentais coupable. J’étais déchiré de savoir si ce n’était pas une bonne chose que d’avoir pris cette décision ? Cette question n’avait pas cessé de me tourmenter jusqu’au jour de ma libération. J’avais dû me la poser et reposer des milliers de fois. J’étais comme un fou. Je me reprochais, de lui avoir fait du mal, d’avoir été avec elle sans pitié, insensible et détaché. Je remémorisais les derniers mots que je lui avais dit. Je le regrettais désespérément. Il m’arrivait même de douter de les avoir réellement prononcés.

Mais rien que le souvenir de son visage rayonnant d’amour et de tendresse avec la possibilité certaine de la retrouver après ma libération, me donnait de l’espoir et arrivait à éclairer les moments les plus sombres de ma détention. Je la sentais souvent toute proche de moi, entrain de me parler, de me pardonner et d’apaiser mes souffrances. Le fait de penser, que même séparé d’elle par des centaines de kilomètres, je pouvais toujours compter sur elle, me rassurait. Je n’avais pas cessé de l’aimer. Je tenais à elle et je gardais l’espoir de la retrouver un jour.

A suivre

Note: extrait publié à l'occasion de la journée du 8 mars en hommage à la femme marocaine

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