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Billet de blog 11 novembre 2009

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LA DECISION FATALE : extrait de mon projet de livre « Le Courbis : témoignage sur les années de plomb au Maroc »

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LA DECISION FATALE

Targuiste (1) le 5 août 1973, dimanche matin

Avant de monter à bord de la vieille jeep de la police, j'avais tenu à voir mon cousin Lahfid à qui j'avais demandé de dire à ma mère qu'on m'amenait au commissariat d'Alhoceima et qu'elle n'avait pas à s'inquiéter pour moi, il ne s'agissait de rien de grave Je le voyais inquiet avec quelques larmes aux yeux. Je l'avais serré contre moi avant que Brahim le chauffeur n'ouvrit l'arrière de la jeep et m'ordonna d'y monter rapidement.

L'esprit tranquille, je prenais ma place sur la banquette arrière, les deux flics devant avec Brahim qui conduisait. L'arrière de la jeep était découvert ce qui m'avait permis de jeter un dernier regard sur la cour de Chaif (2) où un petit nombre de fonctionnaires et de moukhaznis (3) suivaient le spectacle avec étonnement. Je fis un petit signal de la main à Lahfid qui était toujours là à me suivre du regard et à se dire qu'il ne me reverra peut être plus jamais!!!

Il faisait très chaud et le soleil me tombait directement sur la tête malgré le Bach qui recouvrait le toit arrière de la jeep. Je regardai ma montre, il était exactement midi trente. Brahim démarra et les battements de mon cœur commençaient à s'accélérer. Je paniquais déjà à l'idée que j'allais perdre ma liberté ne se risque que pour quelques heures.

Après un quart d'heure de route, nous étions arrivés à hauteur de la maison de ma sœur Zohra. Le chauffeur avait ralenti pour se garer au bord de la route. La maison se trouvait à quelques mètres.

On me demanda d'aller chercher mes affaires. C'est l'officier K. qui était venu m'accompagner. Ma sœur Zohra le connaissait bien. La présence de quelqu'un familier était au moins un geste rassurant pour elle. Je devais prendre ma grande valise noire qui contenait mes vêtements et le sac bleu qui contenait surtout mes livres et des revues et rejoindre rapidement la jeep.

J'avais exprès évité d'embrasser ma sœur de peur de provoquer chez elle une crise. Tête décoiffée et cheveux dans le vent, elle était là à me suivre du regard sans dire un mot. Je la voyais très excitée. Elle se démenait dans la foule qui commençait à se grouper devant la maison comme une folle. De temps à autre, elle balbutiait des mots incompréhensibles. Son visage bouffi et rouge me signifia qu'elle avait du pleurer sans arrêt les deux derniers jours pendant que la police harcelait ma famille pour savoir où je me cachais.

Ses filles l'entouraient et essayaient de la calmer. Des voisines, inquiètes, étaient là pour la consoler et des enfants curieux étaient attroupés autour de la jeep. « Allah yakhoud lhak » (4) : c'était ce qu'elle répétait plusieurs fois quand j'étais remonté de nouveau dans la jeep qui ne tarda pas à démarrer. En même temps, ma sœur et ses filles avaient éclaté en sanglots. Choumicha, l'aînée avait même tenté de se jeter sur la jeep pour lui barrer la route.

Elles étaient rejointes immédiatement par toutes les femmes de la famille et les voisines qui étaient là. Ensemble, elles se mettaient à pleurer, à se frapper, les unes leurs poitrines, les autres leurs cuisses, jusqu'à rentrer dans une transe collective. Un spectacle semblable à celui d'une cérémonie d'enterrement d'un proche. Les hommes qui étaient là se tenaient à distance dans un mutisme total, profil bas. Une chape de plomb venait de s'abattre sur tout le douar de Guar Melloul.(5)

L'image de ces femmes montagnardes qui étaient là pour prouver leur douleur et leur solidarité ne m'a jamais quittée. Tandis que la jeep s'éloignait rapidement, l'écho des hurlements me poursuivait et me hantait toujours. Je me sentais coupable de toutes ces souffrances infligées à mes proches et à ces pauvres gens.

A l'instant je venais de prendre conscience que je m'étais rendu volontairement et par naïveté. Tout le long du trajet je n'arrêtais pas à penser à ce que j'aurai pu faire de grave pour être recherché par la police ? Pourtant, depuis plusieurs mois j'avais cessé toute activité politique ou syndicale et je n'avais plus de contact avec les militants. Je m'étais consacré pleinement à réussir mes études. En fin de compte j'étais arrivé à la conclusion que cela ne devait être qu'un malentendu et que je n'avais rien à craindre. Cette décision grave je l'avais prise tout seul sans en avoir analysé les conséquences. J'allais le payer très cher.

Plus tard, durant tout le temps de ma détention, je n'avais pas cessé de regretter cet acte stupide. J'avais souvent repensé au film de cette nuit passée à Targuiste. Je repassais toutes les alternatives auxquelles j'avais pensées : m'enfuir et trouver une cachette pour me terrer quelque part au Maroc en attendant des temps meilleurs ? Où et comment ? Franchir la frontière de Ceuta ou Melilla en clandestinité et partir m'exiler en Europe ? Etait-je capable d'affronter toutes ces situations ? Et ma famille dans tout ça ? Et si on en arrêtait quelqu'un, comme c'était souvent le cas ?

J'avais compris que c'était une erreur fatale et qu'il ne fallait pas prendre une telle décision dans la précipitation et dans l'émotion pour démontrer mon courage ou plutôt masquer ma lâcheté. Mais avais-je le choix ???

Notes :

(1) Village situé à 70 Km d'Alhoceima dans le Nord du Maroc

(2)Centre administratif deTarguiste.

(3)Forces auxiliaires

(4) Que Dieu nous prenne justice

(5)douar situé à 7 Km du centre de Targuiste sur la route menant à Alhoceima

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