Position générale des musulmans vis-à-vis de la démocratie
Historiquement, le premier face à face entre les musulmans et la démocratie est apparu en Iran, au cours du Mouvement Constitutionnel de 1905-1911, quand le Cheïkh Fadlallah Nouri avait rejeté l’idée d’une assemblée législative sous le prétexte que l’Islam ne souffre d’aucun défaut que les humains peuvent combler.
Quelques années plus tard, Sayèd Qutb, l’éminence grise des Frères musulmans avait rejeté le principe de la souveraineté populaire car il s’agirait là « d’une usurpation de la souveraineté de Dieu et une forme de tyrannie puisqu’elle soumet l’individu à la volonté des autres ». Les thèses de cette influente Confrérie se basent sur le fait que « Islam et démocratie sont incompatibles et que la Choura ne signifie pas la simple domination de la majorité ».
De nos jours, les choses ont évolué et la débat sur la question de l’adaptation de la démocratie à l’islam suscite des positions de plus en plus nuancées. On peut d’une façon très schématique distingué deux grands courants de pensée : les islamistes qui rejettent tout idée de démocratie et les islamistes qui sont pour une adaptation du principe de la démocratie au contexte particulier des pays musulmans. Sans oublier de parler bien sûr d’un courant minoritaire qu’on peut appeler “ intégristes laïques” qui eux sont pour calquer le modèle occidental et ignorer le reste.
1-“Lâ hukma illâli-Allah’’ : pas d’autre gouvernement que celui de Dieu . C’est le slogan des islamistes qui affirment que « la démocratie est un système imparfait » et que « islam constitue sa propre forme de démocratie ». Pour ce groupe il n’est pas question de greffer artificiellement la démocratie sur l’islam. Ces islamistes sont très actifs, on peut même dire qu’ils sont dominants sur le terrain et dans les médias et le net.. Mais il s’agit d’un courant très hétérogène allant :
-En passant par l’islamisme salafiste qui prône un islam sectaire et obscurantiste rejetant toute évolution des mentalités etdes pratiques par rapport à l’époque de référence : celle du prophète.
-Jusqu’à l’islamisme djihadiste représenté par Al Quaida et les organisations qui font partie de sa mouvance.
2-La démocratie est compatible avec l’Islam : le projet de ce deuxième groupe est de réconcilier l’islam avec son siècle. Pour ces islamistes, l’adoption des valeurs et des institutions démocratiques ne va pas à l’encontre de l’esprit de l’islam. Ce groupe est lui aussi à son tour traversé par des courants différents :
-Allant des islamistes conservateurs :représentés majoritairement par les organisations et les partis politiques qui s’inspirent des idées des « frères musulmans » dont la position vis-à-vis de la vie politique et du jeu démocratique ont évolué au cours des derniers années pour une plus grande participation. Que ça soit au Maroc avec le PJD ( parti de la justice et du développement), en Egypte, en Jordanie et même en Palestine ( le cas du Hamas), les islamistes modérés luttent non pour un Etat islamique, mais pour un Etat démocratique. Ils plaident aujourd’hui pour un large front contre la dictature comprenant toutes les forces démocratiques comme on le voit actuellement en Egypte avec leur contribution très active à un front démocratique unifié pour le soutien de la candidature de Mohamed Baradai (ancien directeur de AIEA ) contre Moubarak dans les élections présidentielles prochaines.
Les idiologues des ces mouvements expliquent leur revirement vers l’acceptation du système démocratique avec la participation aux élections, en se référant à des versets du Coran les considérant comme porteurs de concepts qui ne sont pas étrangers à la démocratie mais plutôt comme des injonctions impliquant le gouvernement par consentement et au moyen de conseils et d’assemblées. Un autre facteur qui vient conforter la thèse selon laquelle une démocratie dans les pays islamiques serait possible est le principe du libre choix. Allah a établi un ensemble de règles pour ses fidèles , mais ne s’occupe pas de les faire respecter. Ainsi, tout musulman ayant le droit de les respecter ou non, il en découle que les libertés fondamentales doivent faire partie de toute démocratie musulmane.
-Aux islamistes modernistes : qu’on peut appeler aussi « démocrates non dogmatiques » tout simplement parce qu’ils plaident avec force pour un enracinement de la démocratie dans les traditions les plus ouvertes de la culture arabo-islamique. Leur divergence avec « les démocrates laïques » tourne autour du problèmede la laïcité. (voir mes billets sur islam et laïcité). La réislamisation récente des sociétés musulmanes a fait prendre conscience à ce courant moderniste qu’exiger l’association chez nous de la démocratie et de la laïcité, comme le font les Français à cause de leur histoire, c’est condamner la démocratie à être rejetée de l’espace culturel arabo-musulman et au seul profit des intégrismes. Ces islamistes éclairés militent pour un régime démocratique dont les principes de base sont la liberté et égalité complète entre tous les citoyens notamment entre les deux sexes. Pour eux, il n’y a pas d’autres solutions à l’absence de démocratie dans tous les pays arabo-musulmans que les libertés et l’intégration de toutes les contestations, dont l’islamique, dans un jeu politique démocratique, certes risqué, mais dont on ne pourra faire l’économie qu’au prix de la répression et de la guerre civile. Leur position vis-à-vis du courant intégriste et violent ne souffre d’aucune complaisance : il doit être combattu sur le plan des idées pour l’inefficacité prouvée de son programme et sur le plan politique comme n’importe quel mouvement anti- démocratique. Pour eux, la démocratie a le droit et le devoir de se défendre, mais dans le respect de ses propres valeurs et lois.
3- Ma position personnelle :
Par sincérité et par transparence, je dois avoué que personnellement, je me sens proche des démocrates non dogmatiques. Ma religiosité et mon appartenance à la culture arabo-musulmane ne sont nullement en contradiction avec mon ancrage à gauche et mon combat pour la défense des valeurs universelles de la liberté, de la justice et de l’émancipation des femmes. Je n’ai aucun doute que ma religion, l’islam est capable de répondre positivement à la démocratie comme on le voit aujourd’hui en Turquie, au Bangladesh, en Malaisie… Je ne souscris donc nullement à l’idée répandue en Occident que l’islam est la cause principale de l’absence de démocratie dans les pays musulmans. La question est très complexe. A mon avis cette absence est beaucoup plus liée à l’existence de régimes répressifs et corrompus soutenus par les pouvoirs occidentaux pour des raisons multiples. Maintenant à la question de savoir s’il est légitime aujourd’hui de s’interroger sur l’interprétation des textes religieux pour une meilleur compréhension et une adaptation de la religion aux conditions de vie au XXIe siècle, je ne peux répondre que positivement. Comment et dans quelles conditions ? La réponse dans le prochain billet.
Alhoceima ( Maroc) :mardi 13 avril 2010
dlachkar2002@yahoo.fr