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Billet de blog 15 janvier 2010

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Accusé d’être né dans le Rif (2/4)

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J'ouvris bien mes yeux et les posai avec crainte sur cet homme qui avait l'air terrifié. Je l'observai avec une inquiétude pleine d'irritation. Je le redoutais de nouveau. Il m'épouvantait. A son tour il me regarda de côté d'un œil surpris et malicieux. Nos regards se croisèrent. Je détournai mes yeux pour éviter de le faire paniquer. Au fond de moi-même, mes sentiments en vers lui étaient partagés entre la pitié et la rancune.

J'eus soudain peur que les flics allaient utiliser à leur profit ses faiblesses pour pousser plus loin dans leur enquête sur moi. Je tremblai surtout à l'idée qu'il allait leur parler de l'organisation VRM. Je craignais qu'il allait de nouveau m'enfoncer.

A son habitude Touha n'avait pas froid aux yeux. Sans hésitation, Il s'était mis à parler dès qu'on lui donna le feu vert. Il n'arrêtait pas de s'agiter sur sa chaise. Il raconta, d'un air confondu, que j'étais effectivement « frontiste » depuis de longues années, que je l'avais soutenu avec d'autres camarades rifains pour qu'il devienne membre de la corporation de la faculté de droit de Rabat dirigée par les « frontistes » dont le président n'était autre qu'un certain Dilami (1) et que lui-même n'avait jamais été marxiste.

Touha n'allait pas s'arrêter là si le Chef ne l'avait stoppé pour lui demander de sortir un instant. Il acquiesça, surpris. Il aurait aimé continuer à parler comme toujours ?

En sortant il me jeta un coup d'œil de fausse complicité, une complicité qui d'ailleurs n'avait jamais existé entre nous deux !

Un sentiment de haine m'avait envahi à l'encontre de celui qui ne m'avait jamais inspiré confiance. Celui par qui le mal m'avait touché. Je maudis le jour où je l'avais connu. Depuis toujours et sans comprendre pourquoi, rien que par sa présence, cet homme provoquait en moi un malaise rehaussé d'effroi. Là, il venait, encore une fois, de me jouer un sale tour.

Il venait de m'apporter à nouveau un coup dur en semant le doute dans mon plan de défense. Mais j'étais soulagé qu'il s'était limité dans ses déclarations à ce niveau là. J'avais peur aussi qu'il allait à nouveau reparler des armes et des attentats comme il l'avait fait il y a encore quelques jours à son arrestation dés qu'on avait commencé à le torturer. Il avait donné des noms dont le mien et avait inventé des histoires fantaisistes genre fabrication d'explosifs et attaques à main armée.

Je venais de considérer que cette première épreuve de confrontation ne m'avait pas tellement malmené et que je pouvais la surmonter. Je me sentais relativement libéré.

Le Chef se tourna de nouveau vers moi et me fixa froidement avec son regard accusateur

-Comment ça va ? me demanda-t-il

-Bien, bien, lui répondis-je, en sursautant sur ma chaise.

- J'aimerais bien savoir quel rôle tu jouais au sein des étudiants rifains ? Quels étaient vos objectifs réels ? Vos plans ? Ça ne sert à rien de perdre du temps, vas y directement au vif du sujet, nous sommes impatients d'entendre ce que tu as à dire par rapport aux déclarations de ton ami, si tu veux t'expliquer, on t'écoute.

La panique de nouveau me submergea. Je n'avais pas beaucoup de choix, je savais que j'allais parler de toutes les façons. Mon seul souci était d'éviter d'être piégé et amené à parler d'une façon ou d'une autre de l'organisation Ilal amam et surtout de VRM avec toutes les conséquences que j'imaginais. Mais je me disais qu'au pire des cas les seuls faits réels qu'on pouvait me reprocher ne constituaient pas des délits majeurs. Certes j'avais participé à des manifestations, distribué des tracts et peint sur les murs des slogans « subversifs ». Mais ça s'arrêtait là. Le reste de mes activités se passait dans le cadre syndical légal.

J'avais pris quelques secondes, pour réfléchir un peu, pour préparer ma riposte. Ma tactique consistait alors à rester dans les généralités tant que la police ne disposait d'aucune preuve formelle contre moi, en dehors des déclarations de Touha. Je cherchais à tout prix à éviter de citer des noms : je voulais éviter de faire courir des risques à d'autres camarades.

Je devais donc choisir mes mots avec soin pour éviter la confusion. J'inspirais profondément pour m'apaiser et repousser ma peur, vaincre mon trac. D'un rythme haletant, le cœur palpitant et d'une voix qui tremblait un peu j'avais parlé pendant plus d'un quart d'heure sans être interrompu. Je cherchais à contrôler et mes déclarations et mes émotions. Pour ne pas me déconcentrer je parlais à haute voix et lentement. Je regardais vers le plafond ou vers le sol. Je cherchais désespérément à éviter de croiser les regards immobiles des flics qui me fusillaient.

J'avais reconnu avoir été militant de l'UNEM, sympathisant du courant « frontiste » depuis 1970. J'avais expliqué que le « Front des étudiants progressistes » n'était pas une organisation politique, encore moins un parti. Il s'agissait tout simplement d'un courant d'étudiants au sein du syndicat UNEM qui avait réussit à prendre démocratiquement la direction de ce syndicat lors de son quinzième congrès en août 1972. Que l'UNEM a été dissoute par les autorités marocaines le 24 janvier 1973, suite à quoi j'avais arrêté toute activité syndicale et que je m'étais consacré par la suite à poursuivre mes études avec assiduité comme le prouvaient les résultats de mes examens.

J'avais reconnu aussi que les étudiants rifains quand ils débarquaient à l'université de Rabat, ceux d'entre eux qui choisissaient de s'engager dans l'activité syndicale estudiantine avaient un penchant plutôt du côté du « Front » pour des raisons historiques. Nous avions toujours nourri une sorte de rejet vers les formations politiques classiques. Le « Front », par son autonomie, la liberté d'action et d'expression qu'il offrait constituait pour nous un cadre attractif par rapport aux carcans renfermés appartenant aux partis « réformateurs » (2)

J'avais admis aussi que c'était dans ce cadre de l'UNEM que j'avais connu Touha. On me l'avait présenté un jour au début de 1972 au restau de la Cité universitaire comme « frontiste » originaire de la province d'Alhoceima et étudiant à la faculté de droit. Je ne l'avais jamais rencontré avant. Par la suite mes relations avec lui étaient très limitées. On se rencontrait au restau où j'avais assisté des fois à des discutions auxquelles il participait. Il était fort en rhétorique Il ne cessait pas de dénigrer le socialisme et de parler avec fierté d' Abdelkrim. C'était un peu suspect pour moi et pour d'autres militants. C'était incompatible avec quelqu'un qui se faisait passer pour un « Frontiste ». Par la suite, je cherchais souvent à l'éviter quand je m'étais aperçu qu'il avait des opinions diamétralement opposées aux miennes. Je ne me faisais aucun doute la dessus. Après la dissolution de l'UNEM et la fermeture du restau de la Cité universitaire Adgal, je ne le revoyais qu'exceptionnellement. Au mois de juin 1973, il avait débarqué chez moi pour me demander s'il pouvait déposer des affaires à lui dans le jardin de la petite villa où j'habitais. Nous disposions d'une pièce dans le jardin où des amis, à la fin de l'année scolaire venaient laisser leurs affaires ici pour les récupérer à leur retour après les vacances. Je ne m'étais fait aucun souci en acceptant comme d'habitude sa demande. J'allais le payer très cher.

Quand je marquais des pauses pour souffler, le bruit métallique monotone de la machine à écrire du bureau d'à côte retentissait de nouveau dans mes tampons pour déchirer mon silence et perturber ma concentration.

Les policiers m'avaient écouté avec un intérêt discret mais lointain, un peu comme si ce que je racontais ne les intéressait pas. Je m'étais aperçu aussi que leur Chef n'accordait plus d'attention à mon discours. J'avais compris que j'avais suffisamment parlé et que je devais me taire.

A suivre

Notes :

(1) Actuellement directeur des deux quotidiens casablancais très libéraux : l'un francophone ( l'Economiste) et l'autre arabophone ( Assabah).

(2)Deux partis de gauche se disputaient la mainmise sur UNEM avant l'arrivée des étudiants frontistes qui allaient prendre sa direction en 1972

-UNFP ( union nationale des forces populaires) parti de

tendance progressiste- panarabiste, devenu par la suite USFP

- PLS (parti de la libération et su socialisme : ancien parti communiste),

devenu par la suite PPS

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