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Billet de blog 17 avril 2010

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Islam et démocratie : quelles relations possibles ? (4/4)

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Pour un islam qui s’inscrit dans un mouvement d’ouverture et de progrès

La démocratie ne s’importe pas :

Depuis les attentats du 11 septembre, l'administration américaine avec le soutien des gouvernements occidentaux, en envahissant l’Afghanistan et l’Irak s’était fixée comme objectif de lutter contre le terrorisme transfrontalier d’Al Qaida, de libérer ces pays de la dictatureet de les "démocratiser", ce qui contribuerait dans une logique d’« effet de dominos » à l'émergence d'un nouveau Moyen-Orient, démocratique et moderne qui garantirait les intérêts économiques et géostratégiques des américains et notamment la sécurité d’Israél. Aujourd’hui , les résultats de cette aventure néocolonialiste ne laissent aucun doute sur les vraies intentions de ces donneurs de leçons en matière des droits de l’homme. On est en droit de se demander si la démocratie peut-elle être "exportée" à coups de missiles de croisière? On ne libère pas un pays, on ne le démocratise pas non plus en bombardant femmes et enfants et en pillant ses richesses.

Quel modèle démocratique l’Occident compte imposer dans la région? Qu'en est-il de la sélectivité de cette politique de "deux poids, deux mesures" qui tolère une théocratie rentière telle l'Arabie Saoudite et une "république monarchique" telle l'Égypte ? Pourquoi ces silences complaisants sur des fraudes électorales évidentes en Tunisie, au Maroc et ailleurs. En fin pourquoi fait-on payer un prix aussi cher aux Palestiniens (l’embargo sur Gaza et sur le gouvernement légalement élu du Hamas) pour leur choix démocratique au cours des élections transparentes de 2006. Les musulmans ont de plus en plus l’impression que la démocratie est invoquée et utilisée contre eux, et non pas pour eux. Au nom de la démocratie on leur refuse leur identité en Europe (la bourka française, les minarets suisses…) et leur liberté en Palestine, en Algérie et un peu partout ailleurs.

Pourquoi, depuis de très nombreuses années, l’absence de démocratie dans la région a été excusée par l’Occident ? Pourquoi les Européens et Américains ont laissé les régimes arabes réprimer, emprisonner, torturer leurs opposants politiques ? Biensûr, leur préoccupation essentielle était ailleurs, dans l’accaparement des richesses pétrolières.

Considérant toutes ces données, la question se pose donc de savoir si de l’extérieur, sous la pression de l’Occident , on peut donner corps à la démocratie dans les pays musulmans ? Est-ce qu’on est obligé de choisir entre la dictature et la démocratie imposée, entre l’intégrisme et la désintégration, ou encore entre la négation de l’autre et la négation de soi-même. Existe-t-il d’autres alternatives possibles ? Je ne peux répondre que par oui. Une troisième voie est possible, c’est celle qui permet aux musulmans de concilier leur besoin d’identité de musulmans avec une ouverture sincère et décomplexée aux autres cultures. Autrement dit on ne peut pas nous imposer un modèle de vie politique qui ne nous appartient pas. D’autant plus que ce modèle est loin d’être parfait sur bien d’autres plans y compris dans les pays occidentaux.

Cela dit la démocratie, tout comme la liberté et l’égalité restent des aspirations pour les populations arabo-musulmanes pour faire face à la dictature, à la tyrannie et à l’asservissement, tout en étant conscientes que la démocratie en tant qu’aspiration, n’est pas la panacée aux problèmes de la société. La méfiance et le scepticisme des populations à l’égard du modèle occidental de la démocratie se trouvent encore renforcés du fait que les quelques expériences timides initiées ici et là ont engendré plus de corruption, une augmentation des inégalités et une instabilité sociale (cas du Maroc, de l’Algérie…). Les citoyens attendent d’abord de leur gouvernement, qu’il soit intègre, efficace et qui garantit la justice sociale et économique.

Comme nous le voyons, il y a véritablement une problématique dans le sens où la démocratie, au-delà de ses aspects théoriques, soulève, dans le contexte arabo-musulman plusieurs problèmes . Le schéma de transition possible vers la démocratie ne peut être ni imposé de l’extérieur ni par la force ni par la contrainte ; il ne peut être non plus une copie conforme à l’évolution historique du concept en Europe ou en Amérique. La concrétiser sur le terrain relève d’un impératif endogène qui exige l’adaptation de l’islam aux conditions changeantes de la vie moderne.

Les sociétés musulmanes ont besoin de faire leur mutation de l’intérieur :

L’adaptation des sociétés musulmanes aux conditions changeantes de la vie moderne, exige deux préalables:

1-Un effort intellectuel pour une réappropriation de la culture et de la pensée islamiques dans toutes leurs dimensions en adoptant une approche moderne pour éviter une simple reconduction d’une tradition malheureusement figée depuis des siècles. L’ignorance de leur propre culture de ceux qui prônent le retour à la religion dans sa pureté première sera surmontée et la «porte de l’effort » (Bab el ijtihad) sera ainsi ouverte de nouveau.

Cette adaptation exige aussi une parfaite connaissance du monde moderne, non seulement de sa science et de sa technologie, mais également et surtout de ses différents courants de pensée, de ses mouvements culturels et de son histoire.

2-Créer les bases d’un véritable débat à l’intérieur des sociétés musulmanes en garantissant une liberté totale de pensée et d’expression, y compris la liberté de culte et en accordant aux femmes un statut égal à celui des hommes dans tous les domaines. La liberté de pensée et d’expression est le fondement de toutes les démarches humaines vers une société moderne. Limiter la liberté comme c’est le cas aujourd’hui dans la majorité des pays musulmans, c’est condamner toute la société à se figer et à régresser.

La société civile qui a besoin d’être consolidée, a un rôle majeur à jouer dans ce combat pour les libertés. Par l’action qu’elle mène en faveur des idéaux moraux de liberté, d’égalité, de justice, de transparence, ainsi que par sa fonction critique et par la pressionqu’elle peut exercer sur les pouvoirs publics, aussi bien par ses actions propres qu’à travers les médias et les intellectuels.

3-Un énorme obstacle :le bas niveau de l’éducation des populations :la mise en place de deux préalables cités plus haut ne peut atteindre son objectif sans la participation et l’adhésion d’une large partie de la population qui malheureusement reste plombée sous le poids de l’analphabétisme qui touche la moitié de la population. La priorité des priorités est donc l’éducation sous toute ses formes :formelle, non formelle, alphabétisation. Là aussi la société civile peut jouer un rôle d’avant-garde. L’engagement des populations dans ce processus va permettre de corriger les défauts de la démocratie représentative typique au monde occidental en développant la démocratie participative qui n’est rien d’autre que l’équivalent de la « Choura » prônée par l’islam.

4-Sur le plan politique : arrêtez d’opposer islamistes et démocrates.

Les islamistes démocrates et les démocrates non dogmatiques constituent les composantes principales d’opposition aux pouvoirs en place qui jusque là tiraient profit à les jouer les uns contre les autres. Tout rapprochement entre eux peut constituer une véritable alternative et c’est pourquoi, il inquiète tous ceux qui continuent à tirer profit de la situation jusqu’à présent. Il n’y a pas que les hommes au pouvoir qui s’opposent à ce rapprochement, il y a aussi ce qu’on appelle les intégristes laïques qui demandent de mettre hors jeu démocratique toutes les sensibilités de l’islam politique. Cette haine pour des concurrents politiques virent rapidement à la haine de l’islam et des musulmans comme on le voit aujourd’hui au Maroc et en Algérie notamment chez les activistes du mouvement culturel amazigh dont certains poussent la provocation jusqu’à se considérer comme des admirateurs d’Israël. Je ne sais pas comment bâtir un système démocratique en cherchant à en exclure une grande partie de la population ? Quelle légitimité auront alors nos institutions démocratiques ? Si nous voulons rattraper le temps perdu et avoir l’adhésion des populations et des jeunes en particulier, nous sommes obligés d’admettre que chez nous la démocratie ne se fera pas contre l’islam, mais avec lui, plus exactement avec ses représentants les plus ouverts et les plus éclairés qui sont à la fois la chance de l’islam et celle de la démocratie.

C’est ce processus encore très timidement engagé qu’il est maintenant urgent d’élargir et de développer. C’est ainsi quel’islam peut s’offrir un nouveau visage où fidélité au message de Dieu et à la culture des ancêtres s’accommode harmonieusement et intelligemment avec les temps modernes.

Dr Mhamed Lachkar

dlachkar2002@yahoo.fr

Alhoceima Maroc le 17-4-2010

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