A quelques mètres du commissariat central, l'officier Fettah m'expliqua avec sa gentillesse habituelle qu'il devait me remettre les menottes aux poignets. C'était le règlement. S'il ne l'avait pas fait durant tout le voyage, c'est qu'il avait confiance en moi et de la sympathie même. Une fois la jeep arrêtée devant la porte principale, on m'aida à descendre. J'étais terrassé par les interminables virages de cette route de la mort (1). Je marchais avec difficulté mais j'arrivais quand même à monter les quelques escaliers pour franchir la porte. Deux policiers allaient m'accueillir sur le pallier et m'escorter jusqu'au Bureau des entrées. Je devais me soumettre, comme d'habitude, au même règlement : me laisser fouiller et leur remettre mes objets personnels.
Un désordre total régnait dans le hall et dans les nombreux et sombres couloirs de ce vieux bâtiment. Le bruit et l'agitation étaient les maîtres des lieux. Je m'efforçais pour supporter cette ambiance étouffante et déprimante.
Le commissaire de Tétouan était très occupé parait-il. Dans l'attente d'être présenté à lui, on m'avait enfermé provisoirement dans une petite cellule obscure et malodorante. Je m'étais retrouvé face à une dizaine de jeunes hommes allongés par terre. Ils étaient arrêtés depuis plusieurs jours pour la majorité au niveau de la douane de Ceuta pour divers motifs. Ils étaient surpris de voir dans quel état lamentable j'étais. Ils m'observaient avec étonnement. Ils étaient curieux de savoir pourquoi j'étais là ? Je m'étais contenté de rester debout et silencieux. Je me demandais ce que j'étais entrain de faire dans cet univers pourri avec tous ces jeunes devenus criminels et victimes à la fois par accident ? Pendant qu'ils cherchaient à me parler et à se plaindre auprès de moi pour tout le malheur que la police venait de leur infliger en les arrêtant injustement, je ne les écoutais pas. Je les ignorais. Mes pensées étaient ailleurs. Mon traumatisme en plus de mon égoïsme m'aveuglait. J'étais absorbé par ma tragédie. Seul mon avenir à moi me préoccupait.
Aujourd'hui encore je continue à m'interroger sur ce genre de comportement de repli et de méfiance vis-à-vis des autres détenus ? Je me demande toujours pourquoi j'étais incapable d'écouter des gens qui n'étaient tout simplement que des victime du système répressif régnant
Le commissaire ne tarda pas à me recevoir. Avant d'entrer dans son bureau j'avais dû à nouveau attendre plusieurs minutes assis sur une chaise misérable dans un couloir sombre et anxiogène.
C'était un homme brun, grand de taille et d'un certain âge. Son bureau était encombré de vieux meubles coloniaux. Des pilles de dossiers s'entassaient sur un petite table. Ses lunettes sur le bout du nez, il lisait un papier pendant quelques instants avant de s'adresser à moi d'un air aimable et respectueux :
-Je viens de lire ton dossier, il est bien mince. Je voudrai juste savoir une chose : comment tu as pu échapper aux rafles que mes hommes ont menées ces derniers jours ? Ils t'ont cherché par tout ? Nous savions que tu étais ici à Tétouan. Et puis, comment tu as fais pour éviter les barrages de police à la sortie de la ville en prenant l'autocar pour rentrer chez toi ?
A l'instant je m'étais rappelé qu'effectivement, des policiers étaient montés dans l'autocar que j'avais pris le samedi pour demander les pièces d'identité à certains voyageurs. Ils choisissaient les passagers selon leur tête, au hasard. Moi, j'étais épargné. Je ne savais pas pourquoi ? Peut être qu'avec mes lunettes et mes longs cheveux je n'avais pas l'air de quelqu'un en cavale ?
Je ne savais pas quoi répondre au commissaire qui m'observait. Puis sans réfléchir je répondis :
-Parce que peut être je suis « mardi loualidin » (2), c'est tout.
Le commissaire sourit un moment puis continua à feuilleter le dossier qui était devant lui. Elle releva sa tête et s'adressa à moi de nouveau :
-Revenons maintenant à ton affaire. Que peux-tu peux ajouter de plus à ce que tu as déclaré hier à mon collègue d'Alhoceima ?
En quelques minutes je lui avais rappelé le récit des événements. Je maintenais le rejet de toutes les accusations qu'on me reprochait.
Il avait l'air convaincu de mes déclarations. Il m'interrompit pour me dire :
-Maintenant, ça sera le tour de la PJ (3) nationale de Casablanca de décider de ton sort. Dans quelques instants vous allez prendre la route pour Casablanca, mais en attendant je veux que tu viennes avec moi pour te montrer le nombre de personnes que mes hommes avaient arrêtées dans les rafles à cause de toi.
Il m'invita à le suivre. Le commissaire était un homme pressé. J'avais beaucoup de peine à lui emboîter le pas. Malgré les douleurs lancinantes qui bloquaient les plantes de mes pieds, j'étais contraint d'accélérer ma démarche pour le rattraper Nous traversions un long couloir qui débouchait sur une grande salle où croupissaient des dizaines de personnes depuis quelques jours. Le commissaire s'était adressé à cette foule qui avait l'air désemparé pour lui signifier que l'individu que la police recherchait était enfin arrêté. Il me montra du doigt pour leur signifier sa fierté. A l'instant, il donna l'ordre à un de ses officiers de les libérer tous immédiatement. J'avais assisté à cette mise en scène grotesque avec indifférence. Mes pensées étaient ailleurs. Je réfléchissais déjà à mon prochain périple et à ce qui m'attendait une fois entre les mains de la redoutable PJ de Casablanca.
A suivre
Notes :
(1)Titre d'un film italien tourné dans les années soixante à Ketama sur le trafic du Kif
(2)J'ai la bénédiction de mes parents
(3)Police judiciaire