Espagne: le juge Garzon et le rôle des marocains dans la guerre civile espagnole

C’est en suivant les péripéties de la traduction en justice du plus célèbre juge d’Espagne Baltazar Garzon qui m’est venue l’idée d’écrire cet article
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C’est en suivant les péripéties de la traduction en justice du plus célèbre juge d’Espagne Baltazar Garzon qui m’est venue l’idée d’écrire cet article pour rappeler un événement historique qui m’avait toujours habité depuis mon enfance. Il s’agit de l’histoire oubliée de ces milliers de marocains du Rif qui ont participé à la guerre civile d’Espagne (1936 à 1939) dont faisaient partie mon grand-père, deux de mes oncles et beaucoup d’autres membre de ma famille. Je me sens encore aujourd’hui gêné d’évoquer le fantasme de ces héros sans gloire, enrôlés de force et en bas âge par Franco, dans une guerre civile, contre un pouvoir démocratiquement élu, celui du front populaire.

guardia_main.jpgCes hommes qui sont les miens et dont j’évoque ici la mémoire avec une certaine honte, ont combattu dans les rangs du fascisme, contre le camp de la liberté et du progrès. Ils ont même participé aux pires des boucheries, à Barcelone par exemple. Mais leur engagement du côté des putschistes n’avait rien de politique et encore moins d’idéologique comme le laissent entendre certains historiens. L’intégration à l’armée de Franco s’est produite pour fuir la famine et pour l’amélioration de leurs conditions de vie. Un fait colonial qui a déraciné des dizaines de milliers de paysans pour en faire de la chair à canon.

 

Les évènementsde la guerre civile d’Espagne sont revenus sur le devant de l’actualité politique et juridique chez nosvoisins espagnols suite à une plainte portée au Tribunal suprême contre le juge Garzon, à qui l’on reproche d’avoir voulu enquêter sur les crimes du franquisme. Il a été mis en examen suite à une accusation émanant de groupes d’extrême droite pour avoir outrepassé ses compétences.

 

Garzón est accusé de prévarication pour avoir voulu enquêter sur les disparus de la guerre civile et du franquisme, en dépit de la loi d'amnistie générale sur les crimes politiques en vigueur depuis le 15 octobre 1977. Résultat: l’enquête sur les crimes du franquisme se transforme en une mise en cause de celui qui essaie justement de faire toute la lumière sur ces crimes. La présence, parmi ceux qui ont enclenché l'accusation, des fascistes de la Phalange espagnole éclaire le sens idéologique de ce qu’on reproche au juge.

 

En septembre 2008, Garzón avait ouvert, sur décision du gouvernement de José Luis Zapatero une instruction sur les meurtres commis à l’époque de Franco après avoir reçu les pétitions lancées par les familles des victimes regroupées dans l’Association pour la récupération de la mémoire historique (ARMH). En conséquence de son instruction, Garzón accusait Franco, 44 anciens généraux et ministres, ainsi que 10
Membres de la Phalange de crime contre l’humanité. Il a exigé l'ouverture de dizaines de fosses communes où plus 100.000 de leurs victimes avaient été fusillées sommairement et enterrées, dont celle du grand poète andalou Garcia Lorca assassiné et enterré dans sa ville natale Granada

 

La cour suprême reproche aujourd’hui à Garzon d’avoir monté un "artifice juridique" pour ouvrir une enquête sur les disparus de la guerre civile (1936-1939) et du franquisme (1939-1975), ignorant délibérément la loi d’amnistie générale votée en par le Parlement espagnol.

 

En Espagne, il parait qu’il est toujours impossible de rompre le pacte du silence post-dictature. Pourtant le Comité des droits de l’homme de l’ONU avait demandé en 2008 à Madrid d’abroger sa loi d’amnistie post-franquiste et de "garantir le caractère imprescriptible des crimes de lèse-humanité".

 

Il faut rappeler que Garzon est ce juge courageux qui s’est attaqué à ETA, aux narcotrafiquants, au terrorisme d’Etat des GAL [Groupes antiterroristes de libération, des commandos parapoliciers ayantluttécontreETAdansles années 1980], aux paradis fiscaux, à Pinochet –contre lequel il avait lancé un mandat d’arrêt en 1998, et avait même tenté d’inculper Israël pour les crimes commis à Gaza.

C’est pour toutes ces raisons qu’une association marocaine (Centre de mémoire collectiveet d’avenir), avait adressé en janvier 2009 une lettre au juge Garzon lui demandant de profiter de son instruction sur la guerre civile espagnole de mettre la lumière sur le dossier des marocains victimes et les disparus au cours cette guerre.

Mais qui sont-ils au juste ces marocains ? Combien sont-ils à avoir péri dans ce conflit? Tout ce dont les historiens sont relativement sûrs aujourd’hui, c’est que près de 62.000 Marocains (certains historiens parlent de 180.000, voire de 800.000) ont été enrôlés par le Général Franco, alors commandant en chef des forces armées dans les régions du Maroc sous protectorat espagnol, pour servir dans les troupes nationalistes. Et ce tout de suite après que Franco ait annoncé son putsch en prenant le commandement des troupes stationnées au Maroc, le 17 juillet 1936. Les premiers soldats rifains vont toucher le sol espagnol dès juillet 1936, grâce notamment aux avions mis gracieusement à la disposition de Franco par Hitler et Mussolini. Les historiens sont d’accord pour affirmer que Franco n’aurait jamais réussi à instaurer sa dictature s’il n’avait pas reçu un coup de main précieux des «moros», pour écraser les «rouges» et autres républicains. Les troupes marocaines ont non seulement été utilisées comme chair à canon, mais aussi comme une arme psychologique contre les Espagnols qui refusaient de faire allégeance à l’armée de Franco.

Aujourd’hui je continue encore à me demander pourquoi ces marocains ont-t-ils accepté de s’embarquer dans une guerre qui n’était pas la leur? Pourquoi ont-ils fait cette sale guerre? L’Espagne ne devrait-elle pas laisser le juge Garzon continuer son travail, mais un travail qui devait aller jusqu’au bout et mettre toute la lumière sur la tragédie de ces Marocains qui avaient payé le prix cher en nombre de morts et de blessés. Ce travail de mémoire est seul à même de d’éclairer ce passé commun souvent tragique et ouvrir les perspectives d’un avenir commun apaisé.

 

Biblographie :

Maria Rosa de Madariaga : "l’image du maure dans la mémoire collective du peuple espagnol et le retour du maure dans la guerre civile de 1936"

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