Avant-propos du projet d’un livre / témoignage sur les années de plomb au Maroc : écrire contre le silence et l’oubli

J’avais 23 ans en août 1973, quand ma vie, comme celle de milliers d’autres marocains de ma génération, a basculé dans l’horreur.

 

 

Depuis très longtemps, j’ai fait des tentatives pour écrire et raconter mon expérience pendant ces années de plomb. Et à chaque fois ces événements me semblaient déjà très lointains ou carrément comme un cauchemar qu’il fallait oublier pour me concentrer sur le présent. Et à chaque fois je me demandais à quoi servira de revenir sur ces souvenirs pénibles pour raviver des blessures déjà cicatrisées. En réalité, si je me suis tu longtemps, c’est que j’étais écrasé par le poids de ma pudeur. Je considérais le calvaire que j’ai vécu comme une expérience très personnelle.

 

 

 

Aujourd'hui, si je me suis résolu enfin à écrire ces mémoires tardivement et après tant d’années, c’est pour mettre les choses au point pour moi-même. Mes occupations professionnelles, sociales et familiales ne m’ont pas aidé à écrire et à raconter mes souvenirs d’une époque très lointaine, trente six ans déjà. Je remercie Dieu de m’avoir doté d’une faculté de mémoire qui reste toujours infaillible, mais j’avance dans l’âge (bientôt 60 ans) et je veux en profiter pour en faire part aux autres et en particulier à mes enfants et à mes petits enfants. Cet acte n’est donc pour moi ni une obligation ni une justification.Je tiens aussi à préciser que ce manuscrit ne participe pas de la campagne récente de ce que l’on appelle la « Réconciliation » menée tambour battant par l’Instance Equité et Réconciliation ou ce qu’il en reste.

 

 

 

Sans maîtriser parfaitement les codes et les usages du monde de l’écriture, je me suis donc engagé avec détermination dans cette aventure pour raconter l’épopée d’une jeunesse porteuse d’un projet d’espoir qui malheureusement a été emportée avant maturité dans le tourbillon de la répression qui a frappé tout un peuple.

 

 

A travers ce manuscrit je ne tiens pas seulement à partager avec mes lecteurs toute la singularité de mon histoire individuelle, bien que n’étant qu’un des détenus de second rang (par rapport à des camarades qui ont purgés des peines allant jusqu’à vingt ans), mais aussi et surtout apporter un témoignage vécu sur le système de terreur qui a régné au Maroc pendant ce qu’on appelle aujourd’hui les années de plomb. Cette période est une tache noire dans l’histoire contemporaine du Maroc. La monarchie, affaiblie par les événements qui venaient de la secouer, a décidé de frapper un coup fort en décidant d’anéantir toute personne suspecte d’opposition à son régime. Elle a fait régner sur toute la société marocaine une atmosphère de peur. Elle a cherché à duper l’opinion publique nationale et internationale en prétextant que nous étions tous des subversifs et des comploteurs. Or ces hommes et femmes que l’on a séquestrés par centaines et détenus en des lieux secrets, étaient en leur grande majorité, comme moi, innocents. Leur arrestation s’est déroulée en toute illégalité, sans aucun mandat d’arrêt à l’appui. Ces personnes ont été victimes de torture et autres traitements cruels inhumains et dégradants, en violation flagrante de toutes les conventions internationales.

 

 

Mon expérience, comme celle de bien d’autres camarades est une véritable tragédie humaine, mais du fait que mes séquelles ont été surmonté rapidement, j’en suis ressorti enrichi d’un capital humain énorme qui ne m’a pas quitté depuis. Il est vrai qu’on a massacré et confisqué une partie de ma jeunesse, mais je me suis retrouvé fortifié parce que j’ai fait de ce désastre passager quelque chose de constructif pour moi et pour les autres. C’est pourquoi j’ai toujours refusé de me considérer comme une victime qui demanderait une indemnisation matérielle ou une récompense d’ordre politique.

 

 

 

Mon livre est la mémoire d’un homme libre et sans rancune, un homme qui témoigne de ce que le temps a voulu effacer et qui exprime à haute voix ce qu’il a toujours pensé. Loin de reculer. Loin de se faire intimider par l’actuel consensus national superficiel régnant et dont les chiens de garde sont en autres des anciens détenus. Je n’ai pas peur de ne pas vouloir baisser la tête depuis toujours.

 

 

 

Ecrire aujourd’hui signifie pour moi une autre façon de refuser le silence et le repli sur soi. Ecrire, c’est aussi continuer sur la même voie, continuer à être le même, continuer à partager, continuer à résister. Malgré les douloureux souvenirs de plus de six mois de détention secrète (d’abord au Derb My Chrif, (principal centre d’interrogatoires pour détenus politiques au Maroc), ensuite au Courbis, à la suite d’accusations mensongères (détention d’armes et complot contre la monarchie), six mois pendant lesquels j’ai subi toute sorte de tortures physiques et psychiques, je n’ai jamais regretté d’avoir épousé les idées pour lesquelles en fait je me suis fait arrêter : celles d’un engagement réel pour un Maroc de la dignité où règnerait la liberté et la justice sociale.

 

 

Dr Mhamed Lachkar

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.