Les semaines précédant la CAN avaient installé un climat singulier : un mélange de certitude sportive et de storytelling appliqué. On n’osait pas affirmer que la victoire était acquise — on préfère la pudeur des euphémismes — mais on parlait de « dynamique », de « destin » et de « rendez-vous avec l’Histoire ». Le reste n’était que détails techniques et de mise en scène. Durant un mois, cafés et salons se transformèrent en tribunes improvisées, les émissions spéciales se multiplièrent, et les conversations se réduisirent à un corridor unique : « comment gagner ? ». Le pays semblait respirer à la cadence d’un calendrier sportif, comme si la vie ordinaire avait accepté, provisoirement, de différer ses urgences.
La fête eut lieu, il faut le reconnaître : il y eut des nuits bruyantes, des klaxons, des accolades, et cette exaltation qui n’appartient qu’au football lorsqu’on lui prête une portée cosmique. La suite fut moins conforme au script implicite. La victoire, qu’on avait presque vu se poindre à l’horizon, prit finalement une autre direction. La scène est connue : un penalty malheureux, un silence glacé, des yeux embués, et soudain, la coupe qui s’envole vers Dakar. Sur le plan sportif, rien de scandaleux, le football aime dérouter les planificateurs. Mais la déception fut palpable, non pour la défaite elle-même, mais pour l’illusion d’inéluctabilité qui l’avait précédée. Il y a dans le réel une part de mauvaise humeur, parfois.
Maintenant que la Can 2025 est derrière nous, il devient possible de poser des questions simples, presque naïves. À quoi sert au fond une Coupe d’Afrique des Nations ? Est-ce un levier pour le développement du pays ? Un investissement diplomatique déguisé en événement sportif ? Une vitrine touristique ? Ou bien un outil politique à ciel ouvert, dont l’efficacité se mesure moins en buts qu’en heures d’antenne ? Nul ne conteste que le sport fédère. Mais il sait aussi repeindre la surface des choses, occuper l’espace symbolique jusqu’à reléguer au second plan ce qui ne cadre pas avec la fête.
Il serait trop facile de réduire la CAN à un simple spectacle ou à une manœuvre. Elle fut un moment de joie, de communion et de fierté. Mais elle laisse aussi derrière elle un faisceau de questions qui dépassent les 90 minutes. La place du sport dans le récit de la nation ? La relation poreuse entre médias et pouvoir ? La transparence financière ? Le sens accordé aux priorités publique ?... On peut aimer le football, aimer même ses illusions, cela n’empêche pas de constater qu’aucun événement, si éclatant soit-il, ne résout les attentes citoyennes ni les urgences sociales. Il ne s’agit ni de condamner la fête ni d’en ternir l’éclat. Simplement de rappeler, avec un peu d’ironie, qu’un pays ne se gouverne pas à coups de buts, et qu’un match, si intense soit-il, n’a jamais remplacé un projet collectif durable.