Tazmamart : Mohamed Raiss s’est éteint abandonné mais dans la dignité

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Je viens d’apprendre avec unegrande tristesse la disparition de Mohamed Raiss, un des rescapés les plus connus du sinistre bagne de Tazmamart . Il s’est éteint vendredi 16 avril 2010 à l’âge de 72 ans à Rabat où il a été inhumé au cimetière Achouhada . Après le décès d’Abdelkrim Saoudi, Driss Droughi, Abdelkrim Chaoui et Ahmed Errajali, il est le cinquième ex détenu ( sur les vingt huit survivants) de ce centre de détention secret à mourir sans voir, à ce jour, leur situation réglée en matière d’intégration et de couverture sanitaire. Depuis sa libération en 1992, Mohamed Raiss était gravement malade. Il s’était battu avec courage contre plusieurs maladies, séquelles de son long séjour dans l’enfer de Tazmamart.

L’ex aspirant Mohamed Raiss est un des anciens militaires de l’école militaire de Harmoumou qui avaient participé au premier coup d’état militaire conduit par le commandant Ababou contre Hassan II le 10 juillet 1971 au palais de Skhirat. Ce coup d’Etat avait tourné en un véritable carnage et avait fait plus de 500 morts et des blessés par centaines. Des soldats ont tiré dans la foule des invités du Roi qui fêtait son quarante deuxième anniversaire. Le Roi sauva sa vie avec miracle avant de parvenir ensuite à renverser la situation en réapparaissant par surprise. Un certain nombre de responsables militaires ont été exécutés aussitôt après.

Mohamed Raiss avait d’abord été condamné à mort, puis à perpétuité pour avoir, sur l'ordre d'un de ses supérieurs, exécuté un homme. Le mardi 7 août 1973 (quelle coïncidence, c’est exactement le même jour où moi-même j’allais être à mon tour transféré du commissariat central de Casablanca vers un autre centre de détention secret :DerbMoulay Chrif : voir mes extraits sur mon blog) on l'avait kidnappé avec 57autres militaires impliqués dans les coups d’Etat militaire de 1971 et 1972 pour disparaitre et atterrir ensuite au centre de détention secret de Tazmamart. Un bagne-mouroir qui a été spécialement aménagé pour eux dans le sud est du Maroc , pas loin de la ville d’Errachidia, pour y mourir à petit feu. Ils allaient y passé dix huit ans dans l’isolement le plus total et dans des conditions de vie infrahumaines qui avaient emporté trente d’entre eux.

Mohamed Raiss avait survécu à l’horreur grâce à une foi et un courage exceptionnels. Il fera parti des 28 survivants libérés en 1991 grâce à la mobilisation de l’opinion internationale et notamment grâce à l’épouse américaine de l’un des détenus (le lieutenant Touil) , à Gilles Perrault, à Christine Daure-Serfaty et enfin à RFI. A la libération, Mohamed Raiss a été l'un desdeux détenus (l’autre est Achour) ramenés, de nouveau à la prison centrale de Kénitra pour retrouver son ancien matricule de prisonnier officiel et purger le reste de sa peine. Et c’est grâce à une intervention du grand orientaliste français Jacques Berque, un grand connaisseur du Maroc pour y avoir vécu et travaillé longtemps, que Mohamed Raiss allait retrouvé la liberté un an après : exactement le 17.9.92.

 

C’est à travers Mohamed Raiss que la plupart des marocains avaient appris ce que c’était réellement cet asile de triste réputation Tazmama. Faute de trouver un éditeur en France pour lui publier son manuscrit « De Skhirat à Tazmamart, retour du bout de l'enfer » rédigé vers 1994, il fallait attendre la fin des années quatre vingt dix pour que la quotidien Al-Ittihad al-Ichtiraki (de l'Union socialiste des forces populaires) le traduit en arabe et le publie sous forme d’un feuilleton pendant deux mois et demi. Le journal s’arrachait tous les jours comme des petits pains (il tirait quotidiennement à cinquante milles exemplaires supplémentaires). L’incroyable succès de presse rencontré par Raiss témoigne de l’attrait pour une écriture simple et sincère , mais également du désir des marocains de découvrir et de mieux connaitre le destin douloureux réservé à des marocains injustement. Le livre en arabe est sorti en 2000 et connaitra un grand succès. Raiss allait faire le tour de toutes les villes du Maroc pour présenter son livre et raconter son calvaire et celui de ses camardes. La ville d'Alhoceima a eu l’honneur de le recevoir au siège d’ ASASHA ( association dont je suis président fondateur) sur invitation de l’association culturelle Chouala( voir la photo de Raiss me dédicaçant son livre). La version originale en français ne sera publiée que plusieurs années après.

 

Raiss avait vécu les dernières années de sa vie dans un grand dénuement matériel et avec beaucoup de difficultés sur le plan de la santé. Mais il avait toujours eu le courage de revendiquer ses droits, de demander une réparation digne loin de toute charité ou de concession.

Avec la disparition de Raiss Mohamed, le Maroc perd un ancien soldat d’une humanité exceptionnelle. Ce cours billet est écrit en hommage à un homme qui vient de nous quitter dans le silence et dans la douleur, et à travers lui je rends hommage à toutes les victimes des années de plomb qu’a connu le Maroc et dont certaines continuent encore à panser leurs cicatrices seules et exiger justice et reconnaissance.

Que son âme repose en paix. Nous sommes à Dieu et à lui nous retournerons.

 

Alhoceima le 21-4-2010

 

 

 

Notes :Livres/témoignages publiés par les rescapés de Tazmamart :

-« De Skhirat à Tazmamart, retour du bout de l'enfer » : Mohamed Raiss

-« La Cellule n° 10 » :Ahmed Marzouki,

-« Opération Boraq F5 » : Ahmed El Ouafi

-« Kabazal :les Emmurés de Tazmamart » :Mémoires de Salah et Aida Hachad

-« Taz ma mort » : Aziz BeneBine

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