Billet de blog 22 mars 2010
Derb Moulay Chrif ou quand j’avais touché le fond du désespoir (5/8) -extrait du Courbis-
Avec le temps qui passait, les jours se suivaient et se ressemblaient. L’atmosphère devenait invivable et de plus en plus asphyxiante. Chaque jour passait comme une longue agonie à laquelle je survivais miraculeusement. Nous étions soumis à une routine immuable rythmée par les heures des repas et les cris des militants torturés. Ces longues journées d’été étaient interminables, démultipliées en milliers d’heures de solitude, de tristesse et de confusion. Le plus dur était d’affronter la nuit. Je n’arrivais pas à dormir. Mes insomnies se transformaient en démons qui me torturaient. Jusque là mon horloge biologique était restée sur l’horaire d’un homme libre. Puis d’un coup j’avais perdu le compte exact du temps, je venais d’arrêter mon chronomètre qui me permettait de compter encore et encore les heures puis les jours passés ici. J’avais fini par perdre la notion du temps. Je ne savais plus depuis combien de temps j’avais échoué dans ce trou. Affamé et épuisé je regardais passer le temps avec indifférence.C’était dans cette atmosphère d’isolement total, et tant que j’avais encore la force et la lucidité, que je m’étais décidé de passer une partie de ma journée à faire une sorte d’inventaire de ma vie, passer en revue les événements qui ont marqué mon enfance et ma jeunesse : me regarder en face et faire une sorte d’autopsychanalyse par moi-même pour moi-même. J’avais cherché à remonter le temps jusqu’aux premiers souvenirs. En réalité je voulais tuer le temps de façon organisée et intelligente. Rompre mon isolement par la pensée et cesser de m’attendrir sur mon sort.Chaque jour une partie de mon passé se rejouait dans ma mémoire, Des scènes de ma vie et de celles de mes proches se défilaient devant moi par ordre chronologique comme sur un écran de cinéma. Des fois j’étais assailli de plusieurs souvenirs à la fois qui venaient se juxtaposer et cela me déséquilibrait. Mais je me démêlais pour y mettre de l’ordre et y voir plus claire. Je passais et repassais mentalement ces images autant de fois que nécessaire. Je tenais à ce que le montage des séquences défilait dans ma tête lentement. J’avais tout mon temps. Des fois j’avais un doute sur un détail qui m’échappait, je trouvais ça insupportable. Je repassais alors la scène plusieurs fois tout en fouillant dans mes souvenirs jusqu’à la certitude. Rarement, je devais imprimer une vitesse supérieure à mes bobines pour passer rapidement sur certains événements malheureux. J’avais démarré le premier épisode du film par ma première enfance. J’étais manifestement un enfant paisible et solitaire, un enfant sans problème et jamais contrariant. J’avais retrouvé la petite maison où j’étais né et dont je ne gardais que des bribes d’images floues et lointaines. Puis venait la scène du premier jour au Msid (école coranique). Je devais avoir quatre ans et je me souvenais de tout jusque le moindre petit détail : ma sœur aînée Zohra qui m’accompagnait, la tenue que je portais : chemise blanche avec pantalon cours et noir, les premiers élèves que j’avais rencontrés, le regard agressif du fkih* Si Messoud qui m’accueillait … Puis venait le jour de ma scolarisation à l’école primaire de Ali Ben Hassoun. C’était ma sœur Rhimou qui s’était occupée de mon inscription. Elle en avait profité pour inscrire en même temps mon frère Mohamed, plus jeune que moi de deux années. C’était vers le mois de mars 1958, j’allais avoir bientôt huit ans lorsque ma sœur d’elle-même et avec l’accord de ma mère avait décidé de m’extirper des mains de mon fkih . J’avais appris par cœur suffisamment de Coran. J’en étais au trentième Hizbs*, la moitié du livre sacré. Le fkih avec le consentement de mon père voulait que je termine au moins une Soulka (la totalité du Coran avec ses soixante Hizbs). Je devrais rester donc au moins deux ans de plus au Msid et ne rejoindre l’école moderne que vers l’âge de dix ans comme c’était le cas de la majorité des enfants à l’époque. J’allais m’en apercevoir quand j’avais découvert dans ma première classe des enfants de tous les âges et dont la majorité étaient plus grands que moi. Parce que je savais déjà bien lire et écrire que j’avais pu sauter deux niveaux en trois mois. A la rentrée scolaire suivante je m’étais retrouvé en classe de cours élémentaire 1 avec des élèves qui se rasaient déjà la barbe. C’était ainsi que j’employais une bonne partie de ma journée à revisiter toutes ces scènes qui ont marqué ma vie d’enfant. Avec les jours qui passaient, les tendres souvenirs de mon enfance heureuse m’apportaient une compensation joyeuse à ma vie d’exilé dans l’oubli et la solitude. Par ce voyage dans le passé je m’offrais des moments de bonheur. Je pouvais enfin m’évader de ce trou sordide par le rêve et l’imagination.Malheureusement, au cours des jours suivants, je n’arrivais plus à me concentrer. Tout se bousculait à nouveau dans ma tête J’étais traversé d’idées contradictoires. Je tentais d’organiser mes pensées, mais je n’y arrivais plus. C’était plus fort que moi. Je commençais à souffrir de troubles de mémoire à répétition. Mes premières hallucinations et mes cauchemars douloureux revenaient fréquemment. A la fin je n’arrivais plus à penser. J’avais peur de retomber dans ma dépression. Je venais de prendre conscience de ma fragilité. Je venais alors de réaliser que le bien-être résultant de cette bouée de secours provisoire et improvisée faite de pensées et de rêves était éphémère et illusoire. Toutes mes tentatives n’arrivaient plus à me sortir et à m’éloigner de ce goulag. Elles devenaient inutiles et ne m’apportaient plus aucun répit, aucun apaisement. Ils me rappelaient des images d’un temps déjà lointain. Je découvris que fuir la réalité cruelle que je vivais au présent et la dénier ne me servaient plus à rien. Il était temps de revenir sur terre les yeux bien ouverts pour me regarder bien en face et regarder le monde qui m’entourait. Il faut bien se serrer les coudes, apprendre à durer et à rester me conseillèrent les autres détenus qui étaient là depuis des mois. C’était à partir de ce moment que j’avais compris qu’il fallait prendre conscience de la réalité de ma nouvelle situation et lui faire face. Tenter de retrouver des repères pour m’orienter, comprendre comment les choses fonctionnaient et compter d’avantage sur la solidarité de mes compagnons de cellule. Tenter d’abord de les connaître, de connaître leurs histoires. Partager avec eux la mienne. J’étais conscient que j’avais beaucoup de chemin à faire mais il fallait commencer par réagir. Poser le problème de mon existence ici avec cette vision empreinte d’optimisme me redonnait confiance Il m'avait fallu beaucoup de temps et de méditation pour régler ma boussole intérieure, qui avait perdu le nord, Reconstituer mon équilibre mental abîmé d'avoir voulu méconnaître une réalité insensée et méprisante. Reconnaître cette réalité, tenter de me réconcilier avec et lui tenir la tête. Arrêter de me culpabiliser. Arrêter de me lamenter et de me plaindre. J’étais conscient que je venais de chuter et de toucher le fond du désespoir. J’étais décidé d’épuiser toutes mes forces pour mettre fin à cette errance dans ces sombres labyrinthes. Tenter de revenir à mes certitudes d’antan, remonter la barre et me relever. Me battre pour survivre. Depuis, comme par miracle, doué de cette force nouvelle, je me sentais métamorphosé. J’avais dissipé mes pensées affolées du début J’avais récupéré ma clairvoyance. Je venais de passer le cap mais que ce n’était pas encore fini. Je redémarrais doucement dans cette nouvelle vie pourtant si ingrate et si inhumaine. Avec les jours qui suivaient, j’avais fini par me convaincre à considérer ce qui venait de m’arriver comme le prix à payer pour avoir aimé mon pays à la folie, un prix qu’on me faisait payer exagérément cher et auquel il fallait s’habituer progressivement.Plus tard, une fois libre je m’étais offert un temps de réflexion afin de me questionner moi-même pour essayer d’apporter une explication à cette petite crise qui s’était reproduite durant plusieurs jours de suite. En fait je pense qu’il s’agissait plutôt d’une hystérie d’angoisse passagère en relation avec un sentiment de culpabilité d’avoir ruiné la vie de mes parents et bien sûr la mienne. Laisser libre cours à mes émotions et à mes larmes, pendant ces premiers jours de ma captivité, ne se risque que pour quelques minutes, était aussi la seule façon qui me permettait de surmonter la haine qui me rongeait, d’exprimer ma colère contre tout ce qui m’entourait et de dire non à tant d’humiliation. C’était pour moi une échappatoire, provisoire certes, mais combien salutaire. Elle m’avait permis de briser les murs intérieurs dans lesquels je m’étais enfermé, aidé à traverser mon désarroi et à tenir bon par la suite. J’en parle aujourd’hui avec une amertume profonde, avec une certaine pudeur sans toutefois éprouver aucun sentiment de honte. A suivre.Notes :Fkih : maître d’école coraniqueHizb : un soixantième du livre sacré le Coran.
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