Rif (Maroc) : le 89e anniversaire de la bataille d’Anoual :

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Aujourd’hui et malgré le passage du temps, la Bataille d’Anoual (juillet 1921) et la guerre du Rif (1920-1927), d’une façon plus générale, ne sont pas tombées dans l’oubli. Elles continuent à soulever des passions et à susciter admiration chez les jeunes rifains aussi bien ceux qui continuent à vivre dans leur pays que ceux de la diaspora. Les traces du mythe d’Abdelkrim, héros de la révolution du Rif sont toujours présentes.

Ces jeunes continuent à se demander comment leurs ancêtres, un modeste peuplement de paysans, est venu à bout au cours de cette mémorable bataille d’Anoual d’une armée espagnole malgré ses vingt milles hommes. Une bataille qui allait être le point de départ d’une épopée qui a duré six ans au cours desquels presque tout le Nord du Maroc était libéré. Il ne restait aux espagnols que les présides de Ceuta et Melilla et la ville de Larache ( située sur la façade atlantique). Même la France, la première puissance militaire de l’époque, la plus experte des nations dans les guerres coloniales, qui occupait la partie sud du Maroc et l’Algérie voisine, qui était venue en rescousse à l’armée espagnole, n’avait pas eu meilleur sort. Les rifains avaient atteint les abords des villes de Taza et de Fès menaçant ainsi l’assise de la domination de la France sur toute la région.

La bataille d’Anoual a eu surtout le mérite de faire émerger la figure de celui dont le nom reste confondu avec cet événement jusqu’à nos jours, Abdelkrim, celui qui allait être connu d’un bout à l’autre du monde. Un homme exceptionnel qui avait pu se mesurer pendant plus de six ans à une, puis à deux armées européennes, en unissant les maigres rangs des rifains en inventant et imposant des méthodes d’organisation exceptionnelles.

Abdelkrim, un homme de culture et d’ouverture, refusait l’oppression coloniale de son pays et demandait la liberté de son peuple tout en restant en bonne entente avec les Espagnols. « Nous devons sauver notre prestige et éviter l’esclavage à notre pays » répétait-il à ses compatriotes pour les unir face à cet Occident envahisseur qu’il qualifiait de « civilisation du fer ». Les espagnols ne l’entendaient pas de cette oreille, ils voulaient absolument occupé par la force le cœur du Rif, son noyau dur : la baie d’Alhoceima où Abdelkrim avait son « Etat major ». La guerre devient inévitable quand les tribus berbères du Rif refusent l’autorité espagnole et demandent à l’Espagne de quitter le Maroc. En 1920, les Espagnols envoient une armée de 100 000 hommes commandés par le général Sylvestre. La violente répression menée par ce général favorisa les ralliements les rifains à la cause des insurgés. La guerre contre l’Espagne était inévitable. Aidé de son frère M’hamed ( qui avait fait des études d’ingénieur en Espagne), celui qui était devenu l’Emir Abdelkrim commença à mobiliser et organiser les tribus rifains afin de mener la lutte contre les troupes d’occupation espagnoles. Abdelkrim et son frère avaient du pain sur la planche. Il n’était pas facile de souder les rangs des rifains et de lutter contre l’esprit de vendetta dominant à l’époque.

En avril1921, la réunion du Jbel El Qama ( pas très loin d’Anoual) scella l’accord d’union de ces différentes tribus dans leur lutte contre les occupants. Par « le serment d’el Qama », l’Emir Abdelkrim parvint à s’imposer aux délégués des tribus et à les engager à respecter les décisions prises en commun. L’investiture d’Abdelkrim se déroula selon un rite qui rappelait la naissance du première Etat Islamique à l’époque du Prophète Mohammed telle qu’elle fut décrite dans le Coran : « Allah aime les croyants qui te prête serment sous l’arbre. Il connaît leur cœur et leur donne la paix et il les récompense par ses conquêtes ».Cette unité, dans une région minée par les divisions et les luttes de clan, était nécessaire pour constituer un véritable front anti-espagnol.

Au début les moudjahiddines rifains se contentèrent d’escarmouches et d’actes de sabotages. L’Emir Abdelkrim, avec ses petits groupes de combattants mobiles qui étaient dans la montagne rifaine comme « des poisons dans l’eau », inaugurait une technique de guerre qui allait faire le succès de toutes les armés de libérations du vingtième siècle : la guerre de guérilla. Reconnaissant la dette qu’ils lui devaient, Ho Chi Min et MaoTsé-toung le nommèrent " notre précurseur ".

Le 21 juillet 1921, Abdelkrim el-Khattabi lança une grande attaque sur le poste d’ Anoual occupé depuis un certain temps par les espagnols. Trois mille moudjahiddines rifains armés de fusils rudimentaires, mais en pratiquant les techniques de guérilla fondirent sur les ibères. Les troupes d’occupation furent littéralement écrasées : entre quinze mille et vingt mille soldats de l’armée espagnole y trouvèrent la mort dont leur chef le général Sylvestre ( certaines sources parlent de suicide), sept cents furent faits prisonniers. Le reste de l’armée qui avait déserté dans un désordre total avait laissé derrière elle une grande quantité d’armes légères et lourdes.

Pour l’Espagne, le « désastre » d’Anoual fut l’une des plus douloureuses défaites de son histoire. Les troupes espagnoles n’avaient pas seulement essuyé une défaite mais avaient perdu la face devant un adversaire jugé inférieur, techniquementmais surtout « racialement ». Dans un monde marqué par les préjugés racistes et ethnocentristes, Anoual était un symbole : c’était celui de la victoire des peuples de « couleurs » sur une nation « blanche » ; c’était l’écrasement de la croix par le croissant ; c’était la revanche de l’Orient sur l’Occident.

La victoire d’Anoual a surtout permit d’enflammer l’ensemble du Rif. Les victoires sur l’occupant en déroute allait se poursuivre et en quelques jours, les rifains en révolte avaient assiégé Melilla qu' Abdelkrim ne voulait pas prendre . Une décision qu’on lui reprochera toujours. Mais cette victoire tant par son ampleur que par sa signification allait joué un rôle déterminant dans l’amorce d’un processus d’élaboration de structures étatiques dans le Rif libéré sous la direction de celui qui était devenu l’Emir Abdelkrim. Les insurgés rifains venaient de mettre en pièces une page des traités impérialistes de 1912 qui, après l'incident franco-allemand d'Agadir, avaient partagé le Maroc. Les Rifains devenaient un peuple qui revendiquait son droit de vivre librement et en paix au même titre que les autres peules.

En 1922, Abdelkrim proclamera, à la manière turque, la République rifaine, Daoula Jumhurtya Rifiya, (la nation républicaine rifaine). Le Rif est organisé sur le modèle des Etats démocratiques. Abdelkrim a le titre d'Emir, c'est-à-dire deprésident du Rif. Chaque tribu a à sa tête une assemblée (jmaaa) qui est élue par l'ensemble des habitants. Le pouvoir exécutif appartient à un conseil des ministres qui siège dans la capitale Adjir. Le pouvoir législatif est confié à une assemblée de 80 représentants , élus directement par les tribus. Ses décisions ont force de loi et doivent être appliquées par le conseil des ministres. A la tête de chaque tribu, il y a un caïd et un cheikh à la tête des fractions de tribus. Celui-ci est assisté par une assemblée locale élue au suffrage universel. Les caïds sont contrôlés par six délégués choisis et responsables devant le ministre de l'Intérieur.

Abdelkrim voulait construire un Etat musulman et moderne, développer l’économie et l’éducation. Il a entrepris d’énormes efforts pour transformer son pays. Il fut un révolutionnaire qui rejetait aussi bien la tradition du makhzen que les traditions archaïques berbères. Il abolit le droit coutumier berbère et rétablit le droit musulman , lutta contre le maraboutisme, et les confréries. La République du Rif , par ses sucées militaires et par les échos qu’elle commençait à susciter au Maroc et dans le reste des pays colonisés, commençait à représenter une menace pour le protectorat français. Dans un premier temps, les Français n’avaient pas été mécontents des revers infligés par les Rifains aux Espagnols. Mais par la suite, les Français changèrent de politique lorsqu’ils comprirent le danger qu’Abdelkrim représentait pour eux. Le risque était pour les français de voir lesmoudjahiddines rifains embraser l’ensemble du Maroc et au-delà l’Algérievoisine. En 1924, le maréchal Hubert Lyautey, alors résident général qui venait de prendre les commandes des opérations militaires contre les rifains, déclarait que « l’établissement sur notre flanc de cet Etat musulman autonome, à la moderne, assuré d’appuis extérieurs, à base méditerranéenne, représente un très grave péril ».

La France ne tarda pas à voler au secours de l’Espagne, elle dépêcha une troupe de 400 000 hommes commandée par le maréchal Pétain. Abdelkrim, qui a lancé son armée de 75 000 hommes contre le Maroc français, est stoppé. Le rapport des forces est inégal. Abdelkrim fait face à 32 divisions franco-espagnoles. Pétain mène une guerretotale : les villages rifains sont rasés par l’aviation et l’artillerie. Les espagnols n’allaient pas tardé à utiliser l’arme chimique ( pour la première fois dans l’histoire moderne). Entre 1924 et 1926, l’aviation espagnole avec le soutien des allemands et des français avaient effectué sur les populations rifaines d'intenses bombardements avec des armes chimiques dont les séquelles sont encore visibles aujourd’hui. Un vrai crime contre l’humanité, dont les rifains demandent aujourd’hui réparation.

La République du Rif sera vaincue en 1926. Abdelkrim préférera se faire prisonnier auprès des français qui le déporteront avec toute sa famille à l’île de la Réunion. En 1947, il s’exilera au Caire où il fondera le Comité de libération du Maghreb. Abdelkrim ne retournera plus jamais au Maroc. Il est mort en 1963 et restera enterré au Caire.

 

Si la guerre du Rif était le premier épisode des guerres de libération qui ont marqué la fin de la colonisation européenne, bien avant la guerre d’Indochine et la guerre d’Algérie, Abdelkrim restera pour les marocains et pour tous les hommes épris de liberté et de justice un symbole de la lutte contre l’oppression. La guerrede libération nationale qu'il mena contre les colonisateurs espagnols et français ne s'adressait pas aux seules tribus du Rif ou des Jbala, mais à tous les Marocains et à tous les Maghrébins. Il reste pour nous le champion de l'indépendance marocaine et lepremier Maghrébin à vouloir détruire le régime colonial et unir les Africains du Nord sur la même bannière celle de la fraternité , de l’unité et du progrès.

 

Dr Mhmed Lachkar

Alhoceimale 23 juillet 2010

 

 

Bibliohraphie :

-La guerre du Rif, Vincent Courcelle_Labrousse et Nicolas Marmiè.

-Les origines de la guerre du Rif, Germain Ayach

-La guerre du Rif , Germain Ayach

-Abdelkrim El Khattabi, Maria Rosa de Madariaga (en espagnol)

-En elbarranco del Lobo, las guerras de Marruecos, Maria Maria Rosa de Madariaga (enespagnol)

 

 

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