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Billet de blog 28 janvier 2026

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Fatna El Bouih, la dignité tranquille

Fatna El Bouih, je la connaissais de loin. Une voix entendue un jour au téléphone, rien de plus. Elle appartient à cette génération de jeunes femmes qui, dans les années soixante-dix, ont connu la privation de liberté. Une génération que l’histoire a reléguée dans ses marges, dont on ne se souvient parfois qu’à travers le nom de Saida Menebhi.

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Fatna El Bouih, la dignité tranquille

Samedi dernier, j’étais fatigué. Il pleuvait. Il faisait froid. La rencontre devait avoir lieu à midi, dans une librairie du centre-ville. La circulation, le stationnement, la foule : autant de raisons de rester chez moi, face à mon clavier et à mes phrases inachevées, dans cette solitude devenue familière. Depuis ma retraite, je sors peu. J’habite davantage les livres que les rues.

Pourtant, je suis sorti. Parce que l’événement l’était, il avait quelque chose d’exceptionnel. Et surtout il y avait un ange. Une femme venue de Casablanca jusqu’à Tanger pour parler de son histoire, de son livre, dans une ville où l’on lit de moins en moins, où la culture, et plus encore la littérature, semble avoir cédé la place au commerce et le football.

Fatna El Bouih, je la connaissais de loin. Une voix entendue un jour au téléphone, rien de plus. Elle appartient à cette génération de jeunes femmes qui, dans les années soixante-dix, ont connu la privation de liberté. Une génération dont on ne retient parfois qu’un visage, celui de Saida Mnebhi, icône tragique d’un temps où l’on a confisqué à tant de femmes la plus belle part de leur vie : la jeunesse. Pourtant, elles furent nombreuses. Nombreuses et longtemps silencieuses : Rabia Ftouh, Fatima Oukacha, Latifa Jbabdi, Khadija Boukhari, Maria Ezzaouini…

Depuis la publication de son livre « Une femme nommée Rachid », le récit de son incarcération, Fatna El Bouih parle. Mais sans bruit. En la rencontrant, en l’écoutant, j’ai été frappé par sa pudeur. Par sa modestie surtout. Par ce courage sans éclat, sans emphase. Son témoignage est bouleversant, d’autant plus que j’ai moi-même connu, à une infime échelle, ces lieux maudits en passant quelques mois enfermé dans le secret entre les murs  Derb Moulay Chérif et  Courbis.

Mais ce qui frappe chez elle, au-delà du récit, c’est l’absence totale de posture : ni héroïsme, ni victimisation. Elle ne renie rien de ce passé tragique, mais elle refuse d’y demeurer enfermée. Elle ne s’abandonne ni aux lamentations ni aux accusations faciles. Elle a choisi de parler du présent. D’agir au présent.

Elle n’a pas fait de son expérience carcérale un capital à exploiter, ni un titre de gloire à exhiber. Elle en a fait un engagement. Un engagement discret mais sincère, auprès des femmes qui s’entassent encore dans les prisons marocaines. Auprès aussi des jeunes enfermés dans les centres de rééducation, à qui elle ouvre des portes insoupçonnées : le cinéma, le théâtre, la culture, sport, des territoires dont on les a trop souvent détournés.

Fatna n’a pas oublié. Se souvenir, pour elle, c’est empêcher que cela recommence. C’est offrir sa présence, sa solidarité, son amour à celles et ceux qui sont privés de liberté, quelle qu’en soit la raison.

Deux heures se sont écoulées ainsi, à l’écouter dérouler le fil de sa vie. Par moments, une autre femme, une artiste, Malika Zirari, lisait des extraits du livre. Je n’ai pas regretté le déplacement. D’autant que j’ai pu y rencontrer et écouter un court mais émouvant témoignage de Rabia, l’une de ses compagnes de captivité.

Merci à ces femmes. À leur dignité tranquille. À leur force sans bruit. Cette rencontre presque intime m’a rappelé que le Maroc ne se résume ni au football ni au chacun pour soi. Merci aux livres, enfin, de m’avoir offert ce moment rare, un moment de mémoire, d’espérance, et d’amour.

Tanger 28 janvier 2026

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