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Billet de blog 28 avril 2010

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Derb Moulay Chrif : (8/8) : Extrait du Courbis

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Mes compagnons Hsaini, Chrif et les autres

Nous étions à mon arrivée huit détenus à partager la même cellule. Celle-ci était bien située au milieu d’un long couloir,exactement en face des WC. Nous étions allongés par rangée de quatre. On dirait des cadavres qui attendaient d’être enterrés.

Parler avec les autres détenus était interdit, il pouvait même nous coûter des sanctions sévères de la part des gardes qui étaient là à nous surveiller. Il fallait donc commencer à faire l’apprentissage de la communication avec mes voisins les plus proches.

Le seul détenu que je connaissais, et encore, était Mrabet. Il était dans la rangée d’en face, loin de moi : impossible de nous parler. Plusieurs fois,il essayait de communiquer avec moi mais je n’arrivais pas à décoder ce qu’il cherchait à me faire parvenir. Des fois, j’essayais à mon tour de lui envoyer des messages par des gestes furtifs de la tête ou de la main. On se comprenait à peine à travers notre mimique, toujours la même, douloureuse et figée, exprimant la même tristesse du désespoir et de l’amertume sur nos visages. Il nous arrivait rarement d’exprimer un sourire.

J’avais commencé alors par me tourner vers mon compagnon de droite. Un vieux qui étai thabillé d’une lourde djellaba et qui portait une longue barbe. On l’appelait le Fkih parce qu’il était Imam dans une mosquée dans la région du Souss au Sud. Je l’avais abordé à plusieurs reprises. Rien à faire : il ne répondait pas. Je pensais que c’était par peur des gardes. Par la suite j’avais compris qu’il ne me comprenait pas parce qu’il ne parlait que le dialecte du Souss qui était très différent de celui que nous parlions dans le Rif.

J’étais obligé de me tourner vers ma gauche où j’avais comme compagnon Hsaini, un ouvrier de la ville de Safi. Dés les premiers jours, je contemplais cet homme énorme et rigide qui avait essayé de me parler au début à mon arrivée sans le comprendre. Au début je croyais qu’il m’engueulait mais c’était plutôt sa façonde parler. Je ne comprenais pas ce qu’il essayait de me raconter. Dés le moment où il s’était aperçu que je l’écoutais avec intérêt, il n’arrêtait pas de me solliciter pour discuter.

D’abordil m’avait raconté l’histoire de son arrestation vers fin avril 1973. Son récitme semblait très cohérent. Hsaini travaillait comme docker au port de Safi et était affilié au syndicat UMT. Son arrestation était survenue après le déclenchement des événements armés de mars 1973 où la branche radicale de l’UNFP était impliquée. La répression avait touché tous les membres de cette branche.

A Safi, à l’époque ville portuaire de premier plan aussi bien dans la pêche de la sardine que dans l’exportation des phosphates dont le Maroc est le premier producteur et le premier exportateur du monde, le mouvement syndical était très puissant et sa direction était dominée par les militants de l’UNFP. Après le déclenchement de la rébellion armée, la section syndicale locale voulait lui apporter son soutien et avait distribué un tract clandestin dans lequel elle appelait la classe ouvrière à rejoindre la «révolution populaire armée» qui venait d’être déclenchée dans les montagnes de l’Atlas par leurs camarades entrés par la frontière algérienne.

La police n’avait pas tardé à tomber sur le fameux tract suite à quoi, elle avait déclenché une large campagne d’arrestations dans le milieu syndical mettant sous les verrous non seulement les responsables impliqués mais aussi de simples syndicalistes comme c’était la cas de Hsaini et des dizaines d’autres simples ouvriers que j’allais connaître plus tard au Courbis.

Mais ce qui était marrant dans l’histoire de Hsaini, c’était qu’au cours de son interrogatoire par la police locale de Safi, il avait accusé à son tour de complicité d’autres ouvriers appartenant cette fois-ci à un autre syndicat qui lui, était de droite et pro-gouvernemental l’UGTM. C’était sa façon à lui deprendre revanche et de régler ses comptes avec des syndicalistes concurrents,qui avaient choisi de travailler pour le compte d’une organisation dirigée par la bourgeoisie. Des traîtres de la classe ouvrière, selon lui.

Jusquelà j’avais suivi son récit avec attention, un récit véridique apparemment. Je n’en avais pas douté un moment. Mais en quelques jours une chose devenait claire pour moi : les capacités mentales de Hsaini, le géant physiquement, étaient entamées. Il avait commencé à délirer. Plusieurs fois par jour, me fixant avec son air dehibou, il insistait pour que je vérifie si de l’herbe avait poussé sur son doscomme il le prétendait. Il me répétait à longueur de journée qu’il y avait de l’eau qui coulait sous le parterre sur lequel nous dormions.

Souvent,il devenait brusquement agité et menaçant. Il exigeait de moi de croire absolument à ses hallucinations.

Aubout d’un certain temps, j’avais fini par en avoir marre, je ne l’écoutais plus, je faisais mine de dormir et de ne pas l’entendre. Il haussait ses épaules et prononçait des mots que je ne comprenais pas. Parfois j’en avais pitié à nouveau et je prenais alors tout mon temps pour le comprendre et essayer de le raisonner, mais vainement. Il ne m’écoutait même pas. Des fois il riait sans raison apparente, mais un rire sans joie.

Par la suite, il avait commencé à manifester des délires hallucinatoires qui m’inquiétaient. Une fois par jour, il insistait auprès du garde en permanence devant notre cellule pour parler au Chef Jebli :

-Dites à ma mère qui est là à m’attendre devant la porte que je vais la rejoindre dans quelques minutes et que nous allons prendre l’autocar de 17 heures pour Safi. Qu’elle ne s’inquiète pas pour moi. Je suis simplement en voyage à Casablanca. C’est certain, certain !!!

Il répétait ces phrases plusieurs fois à voix haute. A la fin il finissait par hurler avec des sanglots asphyxiants, des fois par des grands éclats de rire. On essayait de le calmer mais souvent on avait besoin de la présence du Chef Jebli qui lui tenait la promesse d’aller voir sa mère pour la rassurer.

Une fois calmé, je le regardai et songeai à mon tour à ma mère. J’avais peur de replonger dans mes crises du début. Je n’avais pas beaucoup de difficultés pour rejeter de telles pensées. J’étais déjà aguerri. Mais la présence de Hsaini à mes côtés me gênait et en même temps m’angoissait. Je voulais bien faire quelque chose pour lui, je n’avais rien d’autre à lui offrir que de lui parler pour l’apaiser et lui remonter le moral.

Un jour, tard dans la nuit, je dormais quand j’étais réveillé par les mêmes cris de Hsaini parlant avec sa mère. A ma grande surprise il n’était plus à côté de moi mais un peu plus loin du côté de la porte. Je ne savais pas comment les gardes lui ont changé de place ? Peut être pour le surveiller de près. Il les harcelait par ses cris et ses appels à longueur de journée.

Nous étions en plein mois de Ramadan, quand Hsaini avait tenté de s’enfuir. Pendant deux jours, il n’avait pas quitté de regard le couloir. Tel un chien de garde, il surveillait chaque pas des gardiens qui passaient devant la porte de notre cellule dans un sens comme dans un autre. Avec son long coup de girafe, il pouvait faire sortir sa tête de la porte et braquer de ses yeux sur tout ce qui bougeait autour de lui. Il avait attendu l’heure de la rupture du jeûne, un moment où les gardes se trouvaient ensemble un peu éloignés de nos cellules. Le silence régnait dans le grand couloir. De ma place je surveillais Hsaini d’un coin de l’œil. Il était hors de lui. Il avait l’air instable. Il s’agitait surplace. Subitement, il se leva, et comme un tonnerre il se rua dans le couloir vers la sortie ou ce qu’il croyait l’être. Il n’avait pas fait quelques pas que les gardes étaient déjà à ses trousses et le rattrapèrent brutalement. De toutes les cellules on entendait les cris et les hurlements de Hsaini. Les coups de matraque s’abattaient sauvagement sur son corps. Il essaya de se protéger avec ses bras menottés. À la fin, il céda et tomba parterre. Les insultes outrageuses du Hadj le chauve, petit homme bourru et méchant, parvenaient jusqu’à nous. J’arrivais aussi à entendre les rires sarcastiques du Hadj Chalh,une grosse brute aux dents de requin qui réveillaient en moi répugnance et indignation. Nous étions tous effrayés.

Nous avons assisté à l’acharnement de ces bêtes sauvages sur un homme malade, avec la mort dans l’âme. Tous les détenus auraient voulu lui venir au secours, mais les geôliers étaient aux aguets. Ils avaient fermé la porte de notre cellule. Les gémissements de Hsaini et sa voix haletante continuaient quand même à sonner dans mes oreilles provoquant en moi colère et indignation.

Les mêmes questions sur la nature humaine de ces bourreaux allaient, de nouveau, revenir pour me tourmenter. Comment on en arrive à ce stade de cruauté chez des êtres humains ? Comment est-il possible que des êtres humains soient capables de telles ignominies ? Je n’avais toujours pas de réponses !

Tard dans la nuit, Hsaini avait été ramené à sa place. Il était calme, il avait fait le muet pendant plusieurs jours. A plusieurs reprises, nous l’interpellions, nous le secouions, rien à faire, il ignorait tous nos appels. Des fois, il sursautait, puis nous regardait méchamment avant de retourner dans son mutisme et son isolement. Les gardes le surveillaient de près. Ils le redoutaient.

Je n’arrivais pas à dormir cette nuit, l’état de cet homme à moitié fou me remplissait de tristesse. Ses cris d’alarme avaient continué à retentir dans ma tête longtemps.

Le souvenir de Hsaini, un homme brave et courageux continue à m’accompagner jusqu’aujourd’hui. Chaque fois que son image me revient, je me sens ému d’une profonde compassion pour lui.

A suivre

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