MEDECINE TRADTIONNELLE : QUEL ROLE DANS UN NOUVEAU MODELE ALTERNATIF DE SANTE ? CAS DU MAROC.

INTRODUCTION

Les médecins dans nos pays du Sud sont insuffisamment sinon nullement préparés à exercer leur métier dans un contexte socioculturel essentiellement traditionnel. Ils se trouvent la plus part du temps perplexes, car malgré leur formation et leurs bagages théoriques ils se sentent désarmés face aux conceptions culturelles des troubles psychosomatiques exprimés par leurs patients.

La dévalorisation et la mise à l'écart de la part de nos facultés de médecine des thérapeutiques traditionnelles n'est en fait qu'un aspect d'une

Avant d'essayer d'apporter des éléments de réponse à cette question pour le cas du Maroc, je me trouve dans l'obligation ? Pour mieux comprendre mes propositions, d'apporter quelques précisions au sujet des deux points suivants :

-Qu'on entend-on par médecine traditionnelle au Maroc ?

-Pourquoi la médecine traditionnelle garde t-elle une place prépondérante dans les systèmes de soins au Maroc.

 

De certains aspects de la médecine traditionnelle :

 

-D'abord faut-il rappeler que le Maroc est une nation très ancienne possédant une civilisation et une culture très riche dont la médecine constituait une composante essentielle.

La médecine traditionnelle marocaine est née bien avant l'arrivée des Arabes ; les Berbères utilisaient des thérapeutiques qui se pratiquent encore de nos jours. Cette médecine a atteint son apogée du temps de Avenzoar, Averroès, Ibn Toufail, etc.. Elle fut enseignée à l'Université d'El Qarouyine à Fès du VIII au XIII ème siècle.

 

-La médecine traditionnelle marocaine, riche d'une expérience millénaire, est partie prenante d'une culture populaire dont elle est la manifestation concrète sous forme d'un ensemble de croyances et de pratiques relatives aux soins, à l'hygiène, à la prévention et d'une façon générale à la lutte contre la maladie. Elle s'adresse aux différentes pathologies en utilisant un ensemble de méthodes et d'agents qui en réalité s'interpénètrent d'une façon complexe.

Par clarté et pour être pratique, je distinguerai trois domaines importants.

 

1-La Pharmacopée :

Est composée essentiellement de plantes mais aussi d'un éventail riche et varié de minéraux et d'animaux. Elle est utilisée sous forme de recettes transmises d'une génération à l'autre pour assurer des soins curatifs de troubles et syndromes divers dont on peut retenir : la fièvre, les céphalées, les gastro-entérites, maladies de la peau, le diabète...

 

2-Les accouchements :

Pratiqués par les qablas, les accoucheuses traditionnelles dont le savoir se transmet de mère en filles. Au Maroc et selon les régions, à peine 1/3 des accouchements sont médicalisés ou se font sous contrôle médical. Cela n'est pas seulement du au manque de lits d'accouchements (plusieurs maternités ont un taux d'occupation inférieur à 50 %) mais plutôt au fait que les parturientes se sentent plus en confiance entre les mains de ces accoucheuses d'autant plus que l'accouchement se déroule à domicile et donc dans leur environnement familial. Ce n'est qu'en cas ou surviennent des complications que l'on se résout à consulter un médecin ou se rendre à l'hôpital le plus proche.

 

3-La psychiatrie :

Constitue de nos jours le champ d'intervention privilégié de la médecine traditionnelle qui continue à prendre en charge la plus grande partie des maladies mentales. Parmi les multiples possibilités de cette prise en charge, il faut citer :

*Les consultations chez les Fkihs ou Talebs qui sont des lettrés qui tirent leur pouvoir de leur connaissance du Coran ainsi qu'à la valeur conférée à ce livre sacré. Leur pratique, à but thérapeutique ou prophylactique consiste essentiellement à psalmodier des versets du Coran et à délivrer des amulettes renfermant un verset griffonné sur un bout de papier. Mais elle peut aller jusqu'à l'organisation de séances de transes voir même d'exorcisme.

*Les consultations chez les voyants-guérisseurs, plus souvent femmes qu'hommes. Leur démarche consiste à faire parler leurs patients autant qu'ils le désirent. Leur fonction est multiple : thérapeutique, divinatoire ...Je connais personnellement depuis plus de 20 ans une femme qui travaille dans ma région et qui reçoit en moyenne 200 à 300 patients par jour venus des différents coins du Maroc et beaucoup de marocains résidants à l'étranger. Sa fonction principale consiste à faire, grâce uniquement à l'entretien, une sorte de diagnostic préliminaire distinguant d'une façon assez précise les malades psychiques qu'elle prend en charge par la suite elle même des malades porteurs de pathologies organiques. Ces derniers sont orientés et adressés aux hôpitaux et aux médecins en fonction de leurs spécialités.

*Les pèlerinages aux lieux saints, ces derniers pouvant être des Zawiyas ou des Marabouts dans la plus part du temps

-Les Zawiyas sont des sanctuaires dirigés et animés par des confréries.

-Les Marabouts se sont des tombeaux de saints défunts.

La thérapeutique pratiquée dans ces lieux est basée pour l'essentiel sur des veillées de lecture collective des versets de Coran ou la production de transes collectives accompagnées de rituels divers.

 

Ce n'était là qu'un survol rapide des principaux domaines d'intervention de la médecine traditionnelle marocaine, qui en réalité en embarque bien d'autres. J'en citerai que deux qui continuent à garder un certain intérêt surtout pour les populations rurales et éloignées. Il s'agit des différentes méthodes thérapeutiques traditionnelles utilisées en traumato orthopédie et en odontologie.

 

Place de la médecine traditionnelle dans les systèmes de santé au Maroc : quelques explications.

 

Au début de ma carrière de professionnel de santé, il y a vingt cinq ans de ça, je pensais que mes compatriotes qui s'adressaient à la médecine traditionnelle le faisaient par ce qu'ils ne pouvaient pas avoir accès à la médecine moderne publique ou privée. Aujourd'hui après avoir exercé mon métier de médecin dans différentes régions du Maroc, aussi bien dans les hôpitaux de santé publique que dans le secteur libéral, je m'aperçois que la population reste attachée encore à la médecine traditionnelle malgré l'extension des infrastructures hospitalières et l'élévation du nombre de médecins marocains. Travaillant aujourd'hui dans une région avec une très forte communauté vivant à l'étranger, je suis surpris d'observer qu'un grand nombre des membres de cette communauté profitent de leur séjour ici pendant leurs vacances pour se rendre chez les voyants-guerisseurs ou dans les lieux saints.

Et partant de mon expérience personnelle non seulement de médecin mais égalent d'acteur associatif dans le domaine social, je peux avancer un certain nombre d'arguments pour expliquer ce phénomène.

 

1-Arguments socioculturels:

-La médecine traditionnelle est acceptée par ce qu'elle est insérée dans l'environnement socioculturel local ; elle fait partie de notre patrimoine. Par contre la médecine moderne, vu ses origines, est considérée comme un apport étranger essayant de supplanter un art de guérison et un savoir faire acceptés depuis des millénaires par une population qui vit le monde de la souffrance et de la douleur d'une manière particulière.

-La médecine traditionnelle est exercée par des personnes, issues du peuple, parlant le même langage et vivant dans les mêmes conditions ; en plus la plus part du temps les soins se font à domicile comme c'est le cas des accouchements.

-Le caractère souvent familial de ces soins. Dans une famille il existe toujours une personne d'un certain âge possédant un arsenal de recettes et de consignes.

 

2-Arguments sanitaires :

Certains arguments sanitaires peuvent - être avancés :

-La technicité exagérée de la médecine moderne est entrain de transformer le patient marocain en un simple objet / client. La relation médecin malade est déhumanisée ; elle est remplacée par des bilans sophistiqués et onéreux. Il n'y a plus de dialogue, plus d'écoute. De ce fait, cette médecine reste inopérante sur d'innombrables maladies psychiques et psychosomatiques. Par contre le guérisseur ou le Fkih prend tout son temps pour dialoguer, pour comprendre et pour consoler ; d'autant la consultation se passe le plus souvent dans un cadre familial empreint de chaleur et d'amitié.

 

-L'innocuité relative des pratiques médicales traditionnelles :

*Les utilisateurs des plantes médicinales, constitués dans leur grande majorité de populations rurales ou d'origine rurale, ces dernières disposent d'une bonne connaissance des plantes ; en plus les produits dangereux dans la pharmacopée marocaine ne sont pas nombreux.

*Les modes d'utilisation des produits traditionnels sont principalement la voie orale ou topique et n'a pratiquement jamais recours à la voie parentérale.

 

-L'efficacité relative prouvée des thérapeutiques traditionnelles surtout l'utilisation des plantes médicinales dans un grand nombre de maladies du tube digestif, de la peau, de la sphère ORL...

3-Arguments socio-économiques :

On peut citer les arguments suivants :

-Le faible coût ses soins traditionnels : c'est un argument qui joue un rôle très important dans un pays dont la pauvreté touche plus de 1/3 de la population et où le PNB par habitant atteint à peine 1260 $.

-Absence d'une assurance maladie obligatoire : à peine 17 % de la population dispose d'une couverture médicale par un organisme de prévoyance ou de sécurité sociale

-Le déficit en infrastructures sanitaires dans les zones rurales.

-La concentration des médecins dans les deux grandes villes du pays (plus de 50 %)

 

Pour un programme de revalorisation de la médecine traditionnelle :

Nous venons de voir que la médecine traditionnelle marocaine est toujours vivante puisqu'elle continue à répondre aux besoins en soins sanitaires de larges couches de la population. Il y a quelques années encore, faire les louanges de cette médecine, voir même en parler tout court, c'était faire preuve de charlatanisme avec le risque d'être soupçonner de faire le jeu des obscurantistes. Aujourd'hui, même l'O.M.S a finalement reconnu le côté positif de cette médecine et a recommandé d'œuvrer pour sa renaissance.

Travailler pour la revalorisation des pratiques médicales traditionnelles, revêt pour nous un intérêt vital puisqu'il s'agit d'un des aspects distingués de notre long chemin pour la reprise en main de notre propre destin à travers la préservation de notre identité culturelle.

C'est par ce que nous considérons le retour à la culture traditionnelle plutôt comme un processus dynamique faisant partie d'un projet de développement sociétal progressiste que nous n'éprouvons aucune gêne pour faire une évaluation objective des différentes pratiques médicinales. Cette évaluation, doit passer obligatoirement par l'étude approfondie des différentes ressources matérielles et humaines avec une analyse critique de ces différentes pratiques à fin d'en cerner en même temps les atouts et les limites. Dans une deuxième phase il faudra tenter de procéder au recyclage du savoir médical traditionnel, afin de profiter de ses avantages et d'éviter ses inconvénients.

L'objectif final est de pouvoir mobiliser toutes les ressources disponibles dans un cadre harmonieux et rationnel pour contribuer à construire un système sanitaire national intégré et solidaire.

Notre objectif ne peut être atteint si notre démarche de revalorisation n'est pas fondée sur la croyance en une certaine efficacité technique de notre médecine traditionnelle. Cela suppose qu'il faudra d'abord reconnaître l'existence de toute une série de pratiques nuisibles voir même très dangereuses, liées dans une certaine mesure au contenu magico-religieux et irrationnel de ce savoir. Ensuite il faudra faire le choix des interventions à réaliser pour remédier aux insuffisances qui peuvent être réparables et qui existent à mon avis à deux niveaux essentiellement :

 

1-Une approche archaïque dans l'élaboration du diagnostic qui souvent est responsable de conséquences fatales. A ce niveau certaines mesures peuvent être entreprises :

-La prise en charge des sages femmes traditionnelles pour leur enseigner quelques bases élémentaires d'obstétrique notamment comment reconnaître les présentations difficiles et les situations à haut risque pour la mère et pour l'enfant. Ces accoucheuses pourraient alors traiter la plus grande partie des accouchements en toute sécurité et n'adresseraient à l'hôpital que les parturientes présentant des problèmes.

-Le même travail peut-être entrepris avec les guérisseurs et surtout les herboristes en leur dispensant une formation rapide et pratique.

Il s'agit en définitive d'envisager une certaine intégration soupe, adaptée et fonctionnelle; sur la base de la formation, de contrôle et de supervision.

 

2-Une grande imprécision au niveau de l'administration des médicaments (posologie, forme d'utilisation, contre indications...) avec un très grand déficit au niveau de la collecte des matières médicinales et de leur stockage.

A ce niveau, c'est tout un programme de réhabilitation de la phytothérapie traditionnelle qu'il faut envisager et qui devrait comprendre entre autre :

-Faire un inventaire de tous les procédés et de toutes les ressources de la pharmacopée traditionnelle. (un Institut national d'études et d'exploitation des plantes médicinales et aromatiques est en cours de création au Maroc).

-Dans le même esprit on peut faire un large travail de communication, d'information et de formation des différents professionnels de la santé (on devrait intégrer des cours de Phytothérapie dans leurs programmes de formation) mais également du grand public.

-Favoriser la création dans les zones rurales de coopératives artisanales ou semi-industrielles de collecte, de tri, de séchage et de conditionnement en vrac des plantes médicinales

 

Conclusion :

-C'était là quelques propositions concrètes et réalisables pour que nos connaissances et nos pratiques traditionnelles puissent être recyclées convenablement pour les intégrer d'une façon harmonieuse et judicieuse avec la médecine scientifique dans le cadre d'une optimisation de l'effort sanitaire national mobilisant tous les moyens disponibles.

-Il est évident que ce travail nécessite une approche et une collaboration multisectorielles nationales et internationales avec implication et participation des communautés locales.

-C'est là une occasion de choix pour une éventuelle coopération internationale Sud-Sud, qui ne nécessite ni transfert de technologie sophistiquée et coûteuse, ni prêts ou dons qui pourraient alourdir les budgets et les dettes de nos pays.

 

 

Dr M. Lachkar

 

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.