Un détenu anonyme
En plus de la surpopulation et de la promiscuité, les conditions d’hygiène et de salubrité étaient absolument déplorables. Notre cellule qui faisait à peine 3,5m / 3,5m abritait à mon arrivée huit détenus.A mon départ elle en abritait quatorze. Elle était très salle et non aérée. Pendant tout mon séjour, elle n’avait jamais été ni nettoyée ni entretenue. Lestoilettes qui étaient en face de nous étaient infectes et dégageaient une odeur nauséabonde. L'accès aux toilettes pour faire ses besoins ou boire de l'eau potable n’était pas toujours facile. C’est aux gardes, ces hommes bornés, de juger qui devait passer en premier, en fonction de la tête du détenu. Souvent ils abusaient de ce pouvoir avec arrogance pour nous laisser attendre en souffrant. Et si jamais quelqu’un osait insister pour les rappeler, c’était souvent les insultes, sinon des violences physiques.
Pendant près d’un mois j’avais gardé mes vêtements et mes sous vêtements personnels qui, au bout de quelques jours étaient devenus sales et crasseux, collant à mon corps. Les poux de toutes les tailles et de toutes les couleurs ne tardaient pas à faire leur apparition, d’abord au niveau de la tête, puis surtout le reste du corps. Quand j’avais commencé à mon tour à gratter, j’avais saisi pourquoi les autres détenus passaient une bonne partie de leur temps à faire le dépouillage de leurs vêtements et de leurs couvertures.
Plusieurs jours après mon arrivée, nous étions amenés un par un dans une petite salle obscure aménagée en salon de coiffure. Un Hadj déguisé en coiffeur m’installasur une chaise. Quand j’avais compris l’objet de ce déplacement, je suppliai le coiffeur de ne pas me couper tous mes longs cheveux et de me préserver les pattes. Je lui avais expliqué naïvement que je devais être libéré bientôt et que je tenais à garder mes cheveux. Le coiffeur se moqua de moi par un sourire narquois et me demanda d’un air ironique quelle coupe de cheveux je préférais ? Avant de lui répondre, sa tondeuse avait déjà traversé ma tête de la nuque jusqu’au front et puis dans tous les sens. Les gestes du coiffeur étaient expéditifs et maladroits. J’avais mal. J’essayais de contenir mes douleurs. Mais des fois, je sursautais de la chaise en gémissant provoquant sa colère et ses insultes.
Au bout de quelques minutes, il m’éjecta de ma chaise pour céder la place au suivant. Je caressais timidement mon crâne avec mes mains. Il restait encore des petites touffes disparates de cheveux par endroit. Je ne pouvais imaginer quelle drôle de tête je devais avoir. Heureusement que je ne pouvais pas me voir sur une glace.
Quelques jours plus tard, nous avions eu droit à une douche à l’eau tiède avec du savonde Marseille. Par la même occasion nous avions eu droit à une tenue enkaki jaunâtre, vieille et dégradante : un pantalon et une chemise.
Avec ma nouvelle tenue et ma tête rasée, j’étais troublé. Je me sentais profondément blessé. J’avais perdu mon âme. J’avais cessé d’exister pour moi-même. J’étais devenu un détenu de plus, un détenu anonyme qui risquait d’être oublié dans ce trou noir pour l’éternité. Je souffrais. Mais je me disais que la vie était ainsi, je n’y pouvais rien. Il fallait vivre avec. Il fallait s’accrocher. Je n’en faisais plus un drame comme au début.
Ce contexte inhumain ne nous empêchait pas de rire des fois. Je me souviens encore d’une anecdote survenue à notre camarade Belahsen au moment du changement de nos tenues. Celui-ci était maigre et s’était aperçu que le pantalon qu'on lui offrait était trop large. Il avait demandé gentiment et naïvement à ce qu'on lui remette un pantalon de sa taille. Le hadj qui nous remettait les vêtements avait crié fort à un de ses collègues d’un air sadique et pervers :
-Ecoute, écoute, notre ami demande un pantalon cintré et taille haute. Je ne sais pasquelle taille il veut ?
De toutes les cellules, les autres détenus avaient lancé des éclats de rire de notre camarade avec méchanceté. Probablement des rires exagérés pour évacuer leur chagrin.
Cette petite plaisanterie et bien d’autres constituaient des moments exceptionnels pour retrouver le sourire.