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Billet de blog 30 novembre 2009

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La descente aux enfers -troisième partie-

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Pendant que je me faisais torturer, notre maison qui se trouvait à pas plus de cinq cent mètres du commissariat allait subir un assaut spectaculaire de la part de la police. Notre maison était sous surveillance depuis quelques jours mais il n'y avait personne. Mon père, après sa retraite à cinquante cinq ans, était parti depuis quelques mois travailler à Barcelone en Espagne chez des amis à lui. Ma mère se trouvait avec ma sœur Rhimou à Bni Boufrah, un petit village à une cinquantaine de kilomètres pour quelques jours de vacances avec de la famille. Au moment où elles avaient été informées que je venais d'être amené au commissariat d'Alhoceima, elles avaient pris un taxi pour rentrer chez elles en catastrophe.

Il était dix huit heures quand ma mère était arrivée. Dés qu'elle avait ouvert la porte de notre maison, deux policiers en tenue civile l'avaient poussée avec violence à l'intérieur et l'avaient assommée de leur ouvrir les portes des chambres et en premier la mienne.

Ma mère s'était montrée comme à son habitude très courageuse et sûre d'elle-même. Elle jeta au visage du premier policier qui paraissait très gêné :

-Vous avez de la chance que mon mari ne soit pas là, sinon vous n'aurez pas osé franchir le seuil de ma porte avec cette arrogance.

Ma sœur Rhimou, irritée comme à son habitude n'avait pas su retenir ses nerfs. Elle s'était lancée dans une diatribe d'insultes n'épargnant ni les policiers ni le système répressif pour le compte de qui ils travaillaient. Ma sœur Rhimou était une femme instruite. Elle a eu la chance d'avoir été à l'école jusqu'au lycée à une époque où rares étaient les filles qui avaient ce privilège. Elle ne tarda pas de leur crier :

-Vous n'avez aucune autorité pour rentrer chez nous de cette façon irrespectueuse. Vous avez un mandat d'un juge pour faire votre perquisition ?

-C'est vrai reconnut celui qui devait être le chef. Mais nous n'avons pas l'intention de vous faire du mal, la raison de notre présence ici c'est que nous avons une mission, celle de faire une enquête, nous l'accomplissons et nous partirons.

-Nous cherchons si votre fils, qui est un homme dangereux, a dû caché des armes ici ?Ajouta l'autre policier qui avait l'air très agité.

-Je n'aurai aucune honte de ce qu'aurait pu faire mon fils, je sais que ce n'est pas un voyou, ce n'est pas un voleur et ce n'est pas un trafiquant de drogue.

Ma chambre était renversée dans tous les sens : ils avaient emporté des livres, des revues et quelques photos. Les recherches dans les autres chambres, dans la cuisine et dans la cour avaient fait moins de dégâts. Au bout d'une vingtaine de minutes de fouille méticuleuse dans tous les coins de la maison et dans la terrasse, les deux flics s'étaient rendus à l'évidence qu'ils perdaient leur temps pour rien. Ils n'avaient pas trouvé traces de qu'ils cherchaient. Ils étaient sortis sans dire un mot pour rejoindre la voiture qui les attendait dans la rue avec un autre policier au volant. Ma sœur écoeurée les avait expédiés avec les mêmes insultes et ma mère avec des prières pour que Dieu lui prenne justice.

Dehors, les voisins et des passants curieux s'étaient rassemblés sur le trottoir d'en face devant notre porte et suivaient en silence le remue-ménage qui se déroulait à l'intérieur. Au départ certains voisins s'étaient rapprochés de la porte pour demander de quoi il s'agissait, ma sœur Rhimou les avait renvoyés en claquant la porte devant leur nez.

Elles s'étaient retrouvées toutes seules effondrées et ne savaient où donner de la tête. Ma sœur Rhimou enceinte de cinq mois était prise d'une crise d'hystérie comme elle n'en avait pas fait depuis longtemps. Ma mère avait gardé le calme malgré qu'elle ait pris conscience de la gravité de la situation et que les événements la dépassaient. Elle n'avait ni pleuré ni montré le moindre sentiment de panique.

Le plus douloureux pour elles, était leur humiliation par ces officiers qui avaient osé franchir le seuil de leur maison et de leur intimité sans avoir demandé leur autorisation et en absence d'un homme de la famille.

La nouvelle de mon arrestation tomba comme un coup de tonnerre et s'était répandue comme une traînée de poudre dans toute la ville par le bouche à oreille. Le relais allait être assuré dans les jours suivants par la radio Libyenne qui émettait tous les soirs à partir de Tripoli une émission animée par des opposants marocains en exil, qui s'acharnait sur le régime de Hassan II. Pas un mot dans la presse écrite, à l'époque complètement muselée par le pouvoir.

Le soir, mon beau frère Si Ahmed était arrivé à la maison en provenance lui aussi de Bni Boufrah. Il n'avait pas encore commencé à se demander ce qui venait d'arriver quand ma mère lui demanda d'aller voir son ami l'officier de police Si Omar pour s'enquérir de ma situation. Il ne tarda pas à se précipiter à sortir. Il le retrouva chez lui une demi heure plus tard :

-Si Ahmed, nous sommes des amis depuis très longtemps et j'ai beaucoup de respect pour toi et pour ta famille, aujourd'hui je n'ai même pas la force de te parler : ton beau frère était pour nous tous un garçon exemplaire mais malheureusement il s'est fait avoir.

-De quoi s'agit-il au juste? Que pensez-vous qu'il lui soit arrivé ? Lui demanda Si Ahmed d'un air attristé.

-Ton beau frère est impliqué dans une affaire politique grave : un complot armé contre l'Etat. Lors de son interrogatoire, auquel il a été interdit aux policiers rifains d'y participer, il s'est montré très têtu en refusant de passer aux aveux. C'est tout ce que je sais pour le moment.

- Et comment il va maintenant ? Es ce qu'il aurait besoin de quelque chose ?

-Je vais rejoindre le commissariat et je tenterai de le voir, on se reverra devant la mosquée après la prière de Al Ichaa.

Vers 21 heures, je somnolais toujours quand le bruit de l'ouverture de la porte de mon cachot et le cri d'un policier m'avait fait réveiller. Je tremblais de peur. J'entrouvris mes paupières et je vis un homme d'un certain âge se pencher sur moi :

-Je suis l'officier Si Omar, ami de ta famille. Je suis désolé pour toi, mais je suis là pour voir si tu as besoin de quelque chose ?

Je le connaissais à peine mais j'étais comme même arrivé à le reconnaître. J'étais terrorisé à l'idée que la police allait s'en prendre à quelqu'un de ma famille à cause de moi.

-Ma famille ? Ma mère tu l'as vue ? Elle ne lui est rien arrivée ? Lui demandai-je les larmes aux yeux.

-Ils vont tous bien, me rassura t-il avant d'ajouter en me donnant l'impression qu'il était lui aussi très pressé.

-As-tu besoin de quelque chose, manger, des vêtements ?

-Apportes-moi une serviette et une veste, j'ai froid.

Une heure plus tard je dus m'assoupir un peu quand l'officier Si Omar rentra dans mon cachot et me secoua pour me réveiller. Il était revenu avec une veste de sport et une grande serviette qui n'allaient pas me quitter jusqu'à ma libération. Il m'avait ramené aussi un sandwich aux œufs que ma mère m'avait préparé et auquel je n'avais même pas goutté. Je n'avais aucun appétit. Si Omar m'avait rassuré que je ne devais pas m'inquiéter pour ma famille. Avant de s'en aller il m'avait demandé si j'avais encore besoin de quelque chose. Je l'avais supplié de me faire sortir du cachot infect où on m'avait jeté et voir s'il n'y avait pas une autre cellule plus spacieuse où on pouvait me déplacer. Il m'avait promis de faire le nécessaire. Avant de s'en aller il m'avait confié que demain matin de bonheur j'allais être transféré à Casablanca.

Quelques minutes après, un policier en tenue était venu m'aider à sortir de mon cachot et m'amener dans une spacieuse cellule où ils y avaient deux personnes en détention. Sans leur faire attention, leur parler était au dessus de mes forces. Je m'allongeais sur le parterre pour essayer de reprendre mon souffle, me reposer un peu : j'étais épuisé et à bout de force.

Comme un moineau meurtri, je n'arrivais pas à me mettre debout et à marcher sur les plantes de mes pieds devenus oedemaciées et recouvertes d'ecchymoses. Je portais des plais saignantes de part et d'autre de mon cou.

Je ne pouvais pas imaginer un moment comment j'étais transformé en quelques heures de torture par des hommes qui étaient devenus pour moi l'incarnation de la cruauté et de la brutalité. Qu'aurai-je pu faire pour qu'on me fasse subir un traitement pareil ?

Je ne comprenais pas ce qui m'arrivait. Je ne cessais pas de me répéter que désormais j'étais foutu. Cette manière barbare de me traiter m'avait traumatisé. Jamais de ma vie je ne m'étais senti aussi humilié, aussi dégradé et aussi près de la mort. Le choc était immense. Je n'en revenais pas.

L'angoisse d'un éventuel retour une deuxième fois entre leurs mains m'enfonça dans un silence qui frôla la folie. Je souhaitais mourir tout de suite plutôt qu'être repris par les griffes de ces animaux sauvages. Je souffrais dans mes profondeurs, je n'avais plus de force pour crier et pleurer comme je l'avais fait pendant la torture.

J'étais obnubilé comme un anesthésié qui commençait à se réveiller et à prendre conscience, tout en sachant que les douleurs et les souffrances allaient s'intensifier au fur et à mesure de son réveil. J'essayais donc de me maintenir dans état d'éveil tel que je pourrai contrôler ma douleur et ma torpeur. Il faut reconnaître que toutes mes lectures d'adolescent sur l'autocontrôle par l'hypnose m'avaient été d'un grand secours.

Aujourd'hui je me rappelle toujours, qu'adolescent, je rêvais déjà de devenir médecin. En fait je voulais être psychiatre. Au lycée à Tétouan, où j'étais interne, j'étais terriblement fou pour les lectures de Freud, Young, Reich... . Grâce à la bibliothèque du Centre culturel français, je pouvais satisfaire toutes mes curiosités. Mes professeurs de français et de philo, tous des jeunes coopérants français y étaient pour quelque chose. Je leur suis toujours très reconnaissant.

A suivre

Notes:

Extrait de mon futur livre : LE COURBIS -témoignage sur les années de plomb au Maroc-

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