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Billet de blog 13 janvier 2015

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Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ;

ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction

ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction

seule ou en commun, tant en public qu'en privé, par l'enseignement,

les pratiques, le culte et l'accomplissement des rites

Déclaration universelle des droits de l'homme, Article 18 .

Française sans religion, née de parents français, nés eux-mêmes de parents français, issue de générations qui, j'aime à le croire, se sont battus contre les autoritarismes, pour le respect des droits de l'homme, liberté de pensée, liberté de conscience et de religion, je suis profondément bouleversée par les crimes commis ces derniers jours, contre des civils innocents, de conscience et de religion différentes.

Pourtant, je ne suis pas allée Place de la République rejoindre la grande « marche républicaine ».

Pourquoi y serais-je allée ?

Pour pleurer les morts victimes de ces crimes ? J'ai trop en tête tous « ces morts que nous n'allons pas pleurer » (Mathias Delori, Mediapart du 8/01/2015) pour m'associer physiquement à cette commémoration pensée d'abord spontanément, dans l'émotion légitime, puis orchestrée par les pouvoirs publics. Je m'associe en pensée au chagrin de leurs proches qui les pleurent dans l'intimité.

Pour défendre la liberté d'opinion menacée ? Aux côtés de représentants d'États peu respectueux de cette même liberté ? La liberté d'opinion est menacée, oui, mais pas par des criminels auxquels on donne rapidement le nom de terroristes. Il y a longtemps que, dans notre société médiatique et médiatisée, la liberté d'opinion est menacée par le « main stream », le « bien penser », le politiquement correct, le déballage d'egos en quête de reconnaissance. Ce n'est donc pas une cause révélée le 7 janvier 2015.

Pour cautionner la récupération dont nous avons été les témoins de la part d'hommes politiques qui ne sont pas réputés pour avoir mené ou mener actuellement une politique pacifique et le dialogue entre les communautés ?

Nous n'aurons sans doute pas de réponses, en tout cas pas immédiates, mais j'appelle à ce que nous nous posions, nous, Français, plusieurs questions, et que nous nous les posions longuement, tout le temps qu'elles s'imposeront. Je sais qu’elles sont complexes, mais nous ne pouvons plus les différer, il est urgent de nous les poser, et c'est là, je crois, le meilleur hommage que nous puissions rendre aux dessinateurs de Charlie Hebdo :

Pourquoi, depuis des années, des décennies, avons-nous conscience du mal vivre ensemble qui ronge la France, la divise en ghettos, la rend de plus en plus violente, de moins en moins sûre (mère de trois enfants, j'en fais l'expérience) et n'en faisons-nous pas une priorité, sinon par la répression, la violence qui répond à la violence, une législation pas toujours adaptée et non accompagnée par le dialogue, la pédagogie ?

Les mutations sociales et technologiques, dont, femme grandie dans la France des années 1960, je suis la première à bénéficier, le vide idéologique qui a fait suite à la fin de la Guerre froide, les crises économiques qui frappent de manière inégalitaire, le fossé qui se creuse entre des « riches » de plus en plus riches et des pauvres de plus en plus fragilisés, le chômage dont les jeunes, dans notre pays, sont de grandes victimes, la difficulté croissante à tolérer nos différences, de part et d'autre, tout cela et de multiples autres facteurs sont autant de bombes à retardement : pourquoi cette violence de tant de jeunes Occidentaux « violents mais pas dévots », comme le titrait le Courrier international du 4 septembre 2014, qui lançait l'avertissement suivant : « croire que ce sont surtout les ultrareligieux qui partent rejoindre les rangs djihadistes serait une erreur fatale dans la lutte contre la radicalisation des jeunes ». Dans un entretien publié le 11 janvier sur Mediapart, Olivier Roy nous rappelle aussi que « le « djihad mondialisé » est pratiquement la seule idéologie globale disponible sur le marché aujourd'hui, comme la révolution était l'idéologie standard des jeunes en rupture dans les années 1970 » (« La communauté musulmane n'existe pas »).

Pourquoi demande-t-on aux musulmans de se désolidariser des criminels de ces derniers jours ? Qu'ont-ils en commun avec eux plus que n'importe quel autre Français, athée, chrétien ou juif ? Pourquoi la vigilance contre l'antisémitisme est-elle toujours présente, toujours prête à nous interpeller, et c'est tant mieux, alors que celle à l'égard des paroles et des actes anti-musulmans, anti-arabes a du mal à se faire entendre ? N'y a-t-il pas suffisamment de musulmans et d'Arabes massacrés dans le monde parce qu'ils sont musulmans et arabes, comme le sont des juifs et des chrétiens ? Que savons-nous, d’ailleurs, de l'Islam, deuxième religion de France ? Bien peu, sinon rien, hormis des clichés et des représentations. Et s'il ne nous intéresse pas en tant que religion, il le devrait en tant que culture d'une partie très importante de la population française. Que savons-nous des débats qui agitent les intellectuels musulmans de France ? Pourquoi y a-t-il si peu de passerelles et de dialogues entre les différentes cultures qui font le visage de la France ? Permettrons-nous que cette diversité soit la faiblesse de la France et de la démocratie française au lieu d'en faire sa force et sa richesse ?

On ne peut qu'être pour la liberté d'expression, la liberté de railler et de fustiger par l'ironie verbale ou picturale, ce qu'est la caricature, on ne peut que condamner ceux qui tuent des journalistes et des dessinateurs. C'est un fait indiscutable. Ne devons-nous pas, pour autant, nous interroger sur la violence infligée à des millions de personnes qui n'ont pas l'habitude de voir représenter leur prophète, par l'image non pas d'un imam, mais de Mahomet lui-même, montrant un gros derrière nu, une étoile jaune à cinq branches posée sur son orifice, tous organes sexuels pendouillant, avec, pour, titre : « Mahomet, une étoile est née » ? Nous savons que telle n'était pas l'intention de Charlie Hebdo, mais n'est-ce pas favoriser l'amalgame que nous voulons tous dénoncer entre islam et intégrisme ? L'ironie, l'humour sont partagés sur la planète, mais nous savons bien que les codes sont différents. Il n'est peut-être pas interdit de s'interroger sur l'opportunité de prendre en compte cette différence ?

J'appelle à la prolongation du rassemblement collectif par les débats et la réflexion, pour ne pas oublier, pour ne pas laisser retomber, pour ne pas céder à la routine et au quotidien, pour ne pas croire que si l'on ne fait rien, et vite, le pire pourra être évité.

J'appelle à la résistance contre tout ce qui peut, délibérément ou non, empêcher ce débat, le biaiser, le manipuler, l'orienter, le récupérer ou le clore trop vite.

Marie Vrinat-Nikolov, professeur des universités, INALCO, traductrice littéraire

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