Précédemment nous vous proposions une critique du livre N’émigrez pas ! L’Europe est un mythe d’Omar Bâ, écrivain et sociologue de formation, né à Thiès au Sénégal en 1982.
Il n’est pas facile de parler d’Omar Bâ sans évoquer la polémique qui secoua les médias suite à la parution de son ouvrage « Soif d’Europe » en 2008, qu’il présentait alors comme étant un témoignage de son parcours de clandestin, témoignage qui suscita beaucoup d’émotion et trouva un large écho dans la presse, mais dont il fut révélé par la suite qu’il n’avait pas été vécu personnellement par l’auteur.
Mais il en demeure les idées et les prises de positions pour le moins dérangeantes de notre auteur, qui méritent d’être entendues et débattues.
Nous partons aujourd’hui à la rencontre de cet écrivain engagé.
MadameDuB.com : En 2007, j’ai séjourné 15 jours à Dakar, sillonnant la ville, arpentant les marchés…pas une seule fois les personnes avec lesquelles je discutais ne m’ont confié leur désir de partir vivre en Europe…Une rencontre fut pour moi frappante et révélatrice, celle d’un jeune homme m’interpellant sur la difficulté de vivre en France, sur notre individualisme qui pour lui était insupportable ; après un court séjour en France, victime d’une désillusion, il me disait préférer mille fois vivre avec les siens au Sénégal.
En 2011, alors l’Europe est gravement touchée par la crise, les européens seraient-ils eux-mêmes les dernières victimes de cette désillusion ?
Omar Bâ : Dans mon livre paru en 2010, je sous-titrais « L’Europe est un mythe » pour ouvrir les yeux aux forcenés de l’immigration obnubilés par les lueurs des pays du Nord. Je ne me doutais pas qu’une crise aussi profonde guettait cette partie du monde. Ironie du sort, c’est aujourd’hui au pays des mythologies, la Grèce, que se joue une bonne partie de la destinée pour le moins inquiétante du Vieux Continent. La situation dans ce berceau de l’Occident témoigne de la fragilité de toutes les économies, même quand elles sont européennes.
Tout en souhaitant que cette crise trouve une solution durable, je pense que les milliers de jeunes pour qui l’Europe était l’Eldorado ont désormais la preuve que les choses ne sont pas si simples.
MadameDuB.com : Depuis la parution de votre dernier ouvrage, il y a quasiment 2 ans, que pensez-vous de l’évolution de la politique d’immigration et des débats qu’elle suscite ?
Omar Bâ : Comme tout phénomène social important, l’immigration est toujours là, suscitant autant d’interrogations et de prises de position. La situation des immigrés stagne voire empire globalement, même si on peut reconnaître que certains s’en sortent tant bien que mal. S’agissant du « débat » auquel vous faites allusion, je dois vous dire que vous êtes bien optimiste. Ce que j’observe n’a rien d’un débat. Nous sommes dans une bataille idéologique entre des bords politiques qui campent sur les mêmes positons depuis des décennies. Entre le « politiquement correct » de la gauche et la surenchère extrémiste d’une certaine droite, ce n’est pas demain la veille que la question migratoire fera l’objet d’un débat sérieux, sans passions ni heurts.
Ce qui m’amène à dire qu’en attendant cet hypothétique moment de l’Histoire, les immigrés eux-mêmes doivent se prendre en main. Démarche responsable qui commence par sortir de la victimisation. Chaque immigré devra faire un bilan personnel de son parcours pour voir ce qu’il a « gagné » en quittant son pays et ce qu’il a « perdu » tant sur le plan matériel qu’humain. Ainsi pourra-t-on mesurer le manque-à-gagner considérable pour les pays d’origine. Voilà un exercice intéressant qui devrait être fait au-delà des passions et des idéologies sur l’immigration.
MadameDuB.com : Vos propos bousculent les idées reçues, comment vous situez-vous dans les différentes attaques dont vous faites l’objet ? Sur quels soutiens pouvez-vous compter ?
Omar Bâ : On est dans un monde où il est de plus en plus difficile de défendre ses convictions. Les récupérations sont faciles tout autant que les raccourcis ou les jugements hâtifs. Le plus inquiétant dans tout cela est que la plupart des gens ne se font une opinion sur un sujet ou un personnage que par rapport aux critiques ou aux médias. J’ai horreur de ça.
En ce qui me concerne, je ne compte plus le nombre de messages de soutien que j’ai reçus de la part d’élus de tous bords, d’autorités publiques ou privées ou de simples lecteurs. Certains ont pris le stylo comme à l’ancienne pour me témoigner leur sympathie. Mais ce qui m’a davantage fait plaisir (et qui me donne encore la force de continuer), c’est le fait qu’au-delà des caricatures dont je fait l’objet, je suis lu dans tous les pays francophones. Ces lecteurs parlent de fond et j’en suis ravi.
Je continue aussi car je fonde mon engagement sur du solide. Vous remarquerez que les attaques dont je suis la cible sont plus personnelles qu’intellectuelles. En toute modestie je pense que cela se passe de commentaires.
MadameDuB.com : Grâce à internet, on assiste à la diffusion d’idées « néo-panafricaines » qui visent également à rendre à l’Afrique ses forces vives, à l’instar de Kémi Seba dont les propos sont régulièrement controversés pour leur radicalisation ; comment vous positionnez-vous face à ces idées ? Jugez-vous cette approche utile dans le changement de regard porté sur l’Afrique ?
Omar Bâ : Je n’ai pas la même démarche que ce monsieur, que je ne connais pas très bien au demeurant. Il semble privilégier une posture radicale. Je n’y souscris pas. Même si j’étais persuadé d’avoir raison, je laisserai toujours une parcelle en moi, dévolue à ma remise en cause personnelle.
Je suis profondément panafricaniste. Tous mes lecteurs vous le diront mais je suis tout aussi réaliste. Je sais que l’idée des Etats-Unis d’Afrique par exemple n’est pas encore assez mûre pour se concrétiser. Il y a des préalables qui ont pour nom la lutte contre la corruption, l’autosuffisance alimentaire, la sécurité sanitaire etc…
Bref les Africains gagneraient à s’unir mais pas n’importe comment. Sinon le résultat sera le contraire de l’effet recherché.
MadameDuB.com : Il me semble important d’ailleurs de recueillir votre analyse sur la situation actuelle au Sénégal, où la campagne électorale s’est déroulée non sans heurts, dans un pays démocratique où la jeunesse est politisée. Comment comprendre la volonté du Président Wade de se présenter à nouveau ? A l’entre-deux tours, quel est votre sentiment ?
Omar Bâ : J’ai d’abord le sentiment d’un formidable gâchis en observant le comportement peu glorieux du président Wade. Voilà un homme qui, de son propre chef, a fait voter une Constitution qui limite le nombre de mandats successifs à deux avant de passer outre en prenant à témoin la terre entière. J’ai de la peine car au-delà de cet acte inqualifiable, tout sénégalais reconnaît qu’en termes d’infrastructures Wade a mis le Sénégal en chantier. Il n’a pas toujours eu le sens des priorités mais il s’est bougé. Dès lors, même s’il a complètement raté sa politique économique et sociale, l’homme pouvait sortir par la grande porte. Il a décidé de la fermer hermétiquement pour des raisons que le bon sens n’admet pas.
Par sa forfaiture Wade s’est lourdement trompé sur le compte des Sénégalais. Il a déployé toute son énergie à mâter des manifestants hostiles à sa candidature devant les caméras du monde entier. Pendant ce temps la majorité des Sénégalais, ceux qui font l’élection, étaient chez eux, l’oreille collée aux transistors ou les yeux rivés sur les écrans de télévision. Ces citoyens ont pu voir le président et ses sbires évoluer sur la scène politique de façon ouvertement anti-démocratique. La sanction a été immédiate dans les urnes. En effet, Wade ne pouvait pas imaginer être en ballotage dans un pays qui, 12 ans auparavant, l’avait plébiscité et adulé. C’est fait. J’ose simplement espérer qu’un dernier baroud d’honneur ne va pas dicter au président de s’accrocher au pouvoir contre la volonté du peuple.
MadameDuB.com : Vous travaillez actuellement à la rédaction d’un nouveau livre, pouvez-vous nous en dire plus ?
Omar Bâ : Je peux tout de suite vous dire que je ne parlerai pas d’immigration dans mon prochain ouvrage, qui sera un roman. Non pas parce que je désire prendre mes distances avec ce sujet difficile, mais parce que j’ai envie d’explorer d’autres horizons littéraires. J’aime les défis. J’espère prendre le même plaisir que pour mes précédentes publications car j’ai un problème : je ne peux pas rester sans écrire.
MadameDuB.com : Nous serions heureux de présenter l’ouvrage à sa sortie, rendez-vous prochainement sur Madamedub.com pour commenter avec vous cette parution ?
Omar Bâ : Je reviendrai ici avec grand plaisir pour en parler.
Propos recueillis par Elina Orjol
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