Une lecture de "Ci-gît l'amour fou" d'Ornela Vorpsi

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« Ne marche pas sur mon ombre, Tamar », tels sont les mots étranges que Tamar lit sur la tombe de son frère Rafi, qui s’est noyé volontairement en mer. Si mon nom est gravé sur une stèle, se demande la jeune fille, ne suis-je pas déjà morte, moi aussi ?

Rafi était un garçon marginal, « une génie » disait Esmé, sa mère, qui l’aimait d’un amour fou, un amour qui ne supporte pas la perte.
Peut-on se remettre de l’amour fou ? Telle semble être la question que soulève ce très beau roman d’Ornela Vorpsi. Peut-on survire d’avoir aimé à la folie ? Est-ce vraiment cela le véritable amour ? Le problème du sentiment fou, c’est qu’il ne peut jamais vraiment se partager, se communiquer, faute de quoi il devient raisonnable et apprivoisé.

Tamar se vit comme une spectatrice de la vie, et se veut étrangère à l’amour des hommes. Elle voue à sa mère seule une passion totale, frustrée et solitaire.
Tamar était présente sur la plage, ce jour où Rafi est entré dans l’eau pour ne jamais en ressortir. Coupable dans le cœur de sa mère, d’avoir poussé au suicide ce fils qu’elle aimait serrer contre son corps, et qui lui seul avait le droit de l’appeler par son second prénom, Anastasia, comme si elle était une autre pour lui, que pour lui. Usant et abusant de ce sentiment de culpabilité avec Tamar, elle la menace perpétuellement de mettre fin à ses jours elle aussi. Est-ce pour cela que Tamar se sent « attirée », comme envoûtée par l’embrasure de la fenêtre ouverte ?
Tamar évolue presque indifférente, grise, dans un monde passions saturées.
Après Rafi le « trop aimé », elle côtoie le beau Dolfi, son voisin de quartier, qui éveille chez toutes les femmes un amour démesuré. Même Lali, sa tante à la plastique parfaite, s’éprend du bel indifférent. Celui-ci semble pourtant indifférent aux assauts dont il est la cible, bien que sa gentillesse naturelle maintienne allumés l‘espoirs de se faire remarquer de ses prétendantes.
Certaines, comme Manuella, aiment à ne plus en dormir la nuit, à ne plus penser qu’à cela, aiment à aimer sans raison ni discernement.
Ne possédant, à son sens, comme attrait que celui de pouvoir être une jeune morte, chacun connaissant leur pouvoir de fascination, Manuella met en scène son suicide, avec la complicité de l’éternel témoin de l’amour fou, Tamar.
Après sa mort, toute la rue semble changer de couleur. La jeune morte a réussi son œuvre, son absence est d’avantage palpable que sa présence vivante. Et comme pour boucher cet appel d’air que laisse le fantôme, Tamar se chausse des sandales vertes de la suicidée, laissées aux pieds du lit de son amoureux, dont elle n’aura atteint le lit que par sa mort, alors que les passants l’y allonge en attendant les secours.

« Ci-gît l’amour fou » est un roman incroyable, d’une grande maîtrise et d’une profondeur très poignante. Toujours subtil et doux, le ton poétique narre la démesure et le malheur de l’amour fou, voué à ne jamais être partagé sereinement. Ce roman évoque la folie, l’amour et la mort en un même langage, une seule passion, qui se voue à la tristesse, comme en atteste la terrible histoire que Rafi racontait à sa sœur, sur la tombe de l’homme qui avait gravé comme épitaphe « ci-gît l’homme le plus malheureux du monde », une tombe à jamais vide, car l’homme le plus malheureux du monde ne peut être que vivant.

 

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