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Billet de blog 6 nov. 2012

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Beckett, sur scène comme entre les pages..."Oh les beaux jours"

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Oh les beaux jours” est une pièce de Samuel Beckett, écrite en 1961, et dont la version française fut assurée par l’auteur lui-même en 1963. La même année, les représentations commencent à Paris, au Théâtre de l’Odéon.

Toujours d’actualité, ce texte était à nouveau rejoué dans la capitale en 2011, au Théâtre de la Madeleine, avec Catherine Frot campant le personnage de Winnie, à la place de Madeleine Renaud dans sa première représentation.

 Après presque cinquante ans, en quoi ce texte nous parle t-il encore ?

 Le premier acte nous fait découvrir une femme prise jusqu’à la taille dans un mamelon de pierre, enfermée dans un quotidien inquiétant et absurde. Interdite de tout mouvement trop important, elle se réveille sous le retentissement d’une sonnerie stridente et meuble la journée jusqu’à la sonnerie du couché. Est-elle seule ? Si elle parle beaucoup, l’essentiel du texte est un monologue, elle s’adresse principalement à son compagnon Willie. Si Willie est quant à lui libre de toute entrave, ses gestes sont lents et las. Il se traîne d’un coin à l’autre de leur étrange habitat, ne répond aux injonctions de sa femme que par monosyllabes, et commente sans pertinence le journal qu’il lit pour échapper au babil de Winnie.

Winnie commente avec émerveillement et emphase le monde qui l’entoure, et les petits détails du quotidien : une notice, une ombrelle, le pourquoi de mettre sa toque ou le comment de son sac à main. Elle s’adresse à Willie, pour rester maîtresse d’elle-même, s’exhortant à chanter ou à prier. Au delà de la simple euphorie, ou de la béatitude qu’elle affiche (« oh le beau jour que ça a encore été », « ça que je trouve si merveilleux »), c’est presque un mantra obsessionnel qu’elle se répète à elle-même, une prière pour chasser cette solitude qu’elle redoute, et qui finit par l’encercler un peu plus, l’emmurer vivante…

 Willie ne répond pas ou peu, mais Winnie le supplie et l’encourage à l’écouter, à lui donner les preuves de sa présence, le flattant lorsqu’il y consent. Pour lutter contre l’angoisse de son absence, de sa disparition (elle ne le voit pas toujours de par sa contrainte physique et lui semble refuser de s’installer du côté où elle pourrait le voir), elle remplit les journées en s’émerveillant de petites découvertes et en évoquant les souvenirs de temps meilleurs.

 Il n’est sans doute pas hasardeux que Beckett choisisse son personnage de Winnie comme une femme d’âge mûr. Elle est l’archétype de la femme inactive, de par son emmurement, bavarde et seule, politiquement correcte, toujours distinguée (les seules fois où elle se permet des écarts de langage, c’est lorsqu’elle reprend les paroles d’autres). Sa seule violence est la possession énigmatique d’une arme dans son sac à main, objet détonant dans cet univers immobile, qu’elle va jusqu’à embrasser. Ce contraste est manifeste, sans pour autant trouver sa réponse ou son explication. Willie aussi tourne autour de l’objet, lentement, comme l’animal invertébré qu’il semble être. Le revolver est le centre silencieux du couple et de la pièce, objet mutique qui s’oppose aux bavardages de Winnie, et aux mugissements de Willie, il polarise la scène sans jamais s’y impliquer, ajoutant par sa présence un élément d’angoisse.

 Willie est également un personnage assez archétypal, homme d’un certain âge, râleur, emmuré quant à lui dans son journal, dans le terrier dans lequel il se protège du soleil ou dans ses siestes. Homme taciturne, il semble pouvoir partir, quitter Winnie et son emmurement, elle évoque avec crainte cette possibilité, mais il ne le fait pourtant pas, preuve que lui aussi est captif de liens plus invisibles.

 Dégradation du couple moderne, ou simple image de la solitude sociale ? Cette pièce laisse ouverte la réflexion sur la conclusion, ou plutôt la non conclusion de ces déserts relationnels, de ce vide, ou de la peur du vide, de l’absence.

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