"L'écran et le zoo", Olivier Razac enquête sur les téléréalités

Il ne faut pas se méprendre sur l’intention de l’auteur. Cet essai n’a pas vocation à juger la télé-réalité selon des argumentaires superficiels ou des poncifs devenus surannés

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Il ne faut pas se méprendre sur l’intention de l’auteur. 

Cet essai n’a pas vocation à juger la télé-réalité selon des argumentaires superficiels ou des poncifs devenus surannés : « la télé-réalité est vide de sens, elle est une télé-poubelle qui ne produit aucun savoir » ; « la télé-réalité viole l’intimité individuelle par une surveillance permanente des agissements des participants » ; « la télé-réalité excite les passions voyeuristes des téléspectateurs » ou encore « la télé-réalité exhibe la vulgarité de notre société ». Il ne s’agit pas non plus, contrairement à ce que sous-entend une lecture hâtive du titre, d’animaliser la télé-réalité c’est-à-dire de comparer les participants à la télé-réalité à des animaux. Il ne s’agit pas, enfin, de démontrer que la télé-réalité est la descente directe des zoos humains de jadis.

 

La thèse d’Olivier Razac est de comprendre comment la télé-réalité, à l’instar des premières expositions ethnographiques de 1874[1] jusqu’au milieu des années 1930, met en spectacle l’ordinaire, le commun et tente, avec des moyens bien spécifiques, de rendre spectaculaire une « réalité authentique ». À la différence des foires et des cirques, le spectacle zoologique – animal ou humain – fait en effet du réel à la fois un objet et une cible du spectacle. Ainsi de l’exposition coloniale de 1931, il s’agissait de reproduire « à l’identique » certains quartiers ou monuments des grandes villes de l’Empire français – le temple d’Angkor Vat en Indochine, les souks de la ville de Tunis, une crique bordée de sable blanc pour la Guadeloupe… – mais aussi certains comportements des peuples colonisés par le biais de démonstrations d’artisanat local ou de danses folkloriques. Bien évidemment, le caractère « authentique », lors de ces expositions, répondait à une mise en scène méticuleusement organisée pour montrer une vision du colonisé conforme aux objectifs de l’époque[2].

 

Pour l’auteur, la spécificité de la mise en scène du spectacle réel est « de voir et d’être vus ». Celui qui regarde et celui qui est regardé se situent sur le même plan de telle sorte que le public spectateur se confond avec l’homme ou l’animal exposé : « au zoo, lorsqu’on prend du recul, le spectacle n’est plus seulement dans l’enclos mais également devant. On est curieux de voir comme le spécimen réagit aux sollicitations du public. On rit des mimiques ridicules de certains spectateurs, de la peur à moitié feinte des enfants (…). Le spectacle n’est pas limité aux enclos comme sur une scène de théâtre. Il s’étend à l’ensemble de l’établissement qui devient un immense décor. » (p. 95). Pourtant, cette mise en scène du spectacle réel ne doit pas cacher d’une part l’inégalité de situation entre le public spectateur et l’homme ou l’animal exposé et d’autre part la « domestication du comportement » aussi bien du public que des spécimens exhibés.

 

C’est sur ce dernier point – la domestication du comportement – que la thèse de l’auteur devient passionnante. Tous les ressorts du spectacle réel sont analysés, décortiqués, expliqués : le fonctionnement d’une émission de télé-réalité, les liens entre l’émission télévisuelle et les autres supports multimédia comme Internet, les modalités de participation du public, le décor reproduit pour le spectacle, les indications de scénario, la sélection des participants, la signification de cette sélection, la présence d’expert en psychologie décortiquant les agissements… Olivier Razac nous montre, avec minutie, comment la réalité domestiquée essaie de singer la réalité « sauvage » et imprévisible à des fins de spectacle.

 

On regrettera que la dernière partie de l’ouvrage, censée donner les clés au lecteur pour adopter un comportement sauvage et éviter le mimétisme de la réalité spectaculaire, soit si peu développée. À croire que résister au spectacle réel n’est pas si évident. Sommes-nous déjà trop domestiqués pour combattre l’emprise de la réalité spectaculaire ?

 

Publié en 2002 – soit à peine un an après les vives polémiques autour de la première émission télé-réelle française, Loft Story, diffusée sur M6 –, ce livre n’en demeure pas moins d’une étonnante actualité en mettant à jour les ressorts sous-jacents du spectacle du « réel authentique » qui n’a de cesse d’inonder les écrans télévisuels.

 

F.G.

 

 


[1] On apprend que la première exposition « exotique » est l’œuvre de Carl Hagenbeck, marchand d’animaux et professionnel des expositions de bêtes sauvages, qui en 1874 installe dans son jardin une famille de Lapons et quelques rennes dans son jardin et fait payer au public le droit de regarder leurs activités quotidiennes : construire des traîneaux, capturer les rennes au lasso, donner le sein sans se cacher…

 

[2] Sont expliquées les différentes représentations qu’ont connues les populations indigènes au cours de ces expositions ethnographiques. Il s’agissait dans un premier temps d’exhiber le côté « sauvage » et « non civilisé » de ces populations avant de montrer le colonisé comme un être plus irresponsable que méchant et plus puéril que sauvage justifiant par là même l’aventure coloniale de la fin du XIXe siècle. Enfin, à partir de 1930, il s’agissait d’exposer le caractère utile et productif des peuples colonisés pour la métropole.

 

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