Antoine-Gaël Marquet nous parle des "Indicateurs de progression urbaine"

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Antoine-Gaël, pouvez vous nous parler de la genèse de votre livre Indicateurs de progression urbaine ?

En 2012, j’ai fait des rencontres et vécu des instants qui m’ont fait penser que j’avais accumulé suffisamment d’expérience de vie à Paris où je vivais depuis un an pour pouvoir écrire quelque chose. Je travaillais alors sur un autre projet de texte qui n’a pas vraiment abouti. J’ai écrit Orgie de poisson et me suis dit que je pourrais lui adjoindre et reprendre en profondeur des textes plus anciens. Cela explique la division en plusieurs parties, pour autant je me suis efforcé de beaucoup retravailler à unifier. Tout en laissant une idée de brume du début à la fin du livre. C’est un équilibre très délicat.

Comment définiriez-vous le ton de cet ouvrage et quelle en est la part autobiographique ?

Le texte est autobiographique dans la mesure où quasiment toutes les anecdotes, notamment ferroviaires, sont exactes, notées scrupuleusement et réemployées ensuite. Comment font certains pour s’ennuyer alors qu’il suffit d’observer les mouvements de foule pour trouver deux mille histoires à raconter ? C’est important d’être capable de s’émerveiller de n’importe quoi et de ne jamais devenir indifférent. En ce qui concerne les personnages, ils sont très souvent inspirés de rencontres réelles.
Partant de ce matériau, j’ai ensuite largement romancé. C’est difficile d’écrire sans s’inspirer de sa propre expérience. Et si l’on ajoute le fait que l’action se passe à Paris, j’ai vraiment l’impression de prendre un risque. Les petits romans nombrilistes parisiens ne manquent pas. Pour autant, il s’agit de la ville où je vis et que j’aime malgré tout ce que l’on peut en dire de mal. J’essaye de montrer une image différente, la ville vécue par une jeunesse confrontée aux problèmes que l’on connaît et qui ne correspond pas aux stéréotypes du parisien détestable et creux.


La ville est une sorte de personnage du roman…

Oui, je joue sur l’ambiguïté consistant à se demander si l’on se trouve toujours à Paris ou si l’on s’en éloigne peu à peu vers une ville plus ésotérique. Une métropole fantasmée de laquelle il n’est pas facile de s’échapper, labyrinthique et d’une laideur esthétique. La ville peut devenir totalitaire alors que c’est là-même que se développent les idées progressistes. De même, la ville est le lieu avec la plus forte concentration humaine et il est pourtant si facile de s’y sentir seul. Les paradoxes de ce genre rendent la thématique urbaine particulièrement riche et captivante, de quoi laisser imaginer encore bien des créations futures…

Parlez-nous du narrateur qu’on suppose être le personnage principal de vos nouvelles ? S’agit-il d’un seul personnage que les autres rencontrent et appréhendent différemment ou bien est-il une multitude de personnes toutes identiques ?


J’ai voulu brouiller les pistes et mettre en place une atmosphère de doute constant. Il y a de nombreux indices qui montrent que l’univers est cohérent d’un bout à l’autre mais tout autant qui rendent les parties distinctes. Je n’ai pas la réponse moi-même, j’aimerais bien que les lecteurs me rapportent et développent leurs propres hypothèses car je ne suis pas le seul maître de ce que j’ai écrit. Pour ma part, je pense tout de même qu’il s’agit de la même personne qui passe de loin en loin, effectivement vue par des personnalités différentes. Mais je n’impose pas cette possibilité plutôt qu’une autre.


Selon vous, les situations vécues par vos personnages sont-elles réelles ? Comment celles-ci s’inscrivent-elles dans nos préoccupations contemporaines ?


Toutes les anecdotes sont réelles bien qu’elles semblent parfois improbables. Pour autant, le texte ne se veut pas réaliste au sens strict. Je n’ai pas cherché à situer l’action avec précision. Le vraisemblable n’est-il pas plus fascinant que la réalité ?
On remarque que le narrateur est confronté à une situation pré-révolutionnaire sur laquelle il ne nous donne pas davantage d’informations. Parce qu’ils ne savent pas comment s’en sortir, les personnages font semblant de ne pas penser. Si les préoccupations qui apparaissent dans ce texte sont courantes et non solutionnées, il est important de continuer à se les poser et à les poser au lecteur en espérant qu’il ne se contente pas de la surface des mots.

Il apparaît dans votre recueil une sorte d’urgence à vivre. Les personnages semblent faire partie d’une population blasée qui se conforte dans le fatalisme d’une situation insatisfaisante. Mais cet immobilisme les condamne-t-il réellement à se contenter de fonctionner et s’éteindre dans les habitudes de leur condition ?

Urgence à vivre, oui, puisque qu’ils vivent dans l’instant et n’envisagent pas un avenir très prometteur. Je tiens à dire que je ne suis pas pour ma part aussi pessimiste que ce qui peut ressortir de ce texte. L’époque, la notre en l’occurrence, mais c’est valable pour celle que vous voudrez, aussi répugnante soit-elle, n’en est pas moins intéressante car il s’y passe des millions de choses, la pensée n’y est pas si pauvre qu’on voudrait nous le faire croire, il y a tant à apprendre que c’en est étourdissant. Peut-être que les personnages ne sont pas capables de voir cela, mais il s’agissait aussi de sublimer et adoucir leur noirceur par l’écriture. Moi-même, j’ai évolué depuis l’écriture de ce livre et j’espère pouvoir proposer des personnages plus sympathiques dans des textes futurs.

Quels sont les écrivains qui nourrissent votre écriture ?


C’est une question à laquelle il n’est pas facile de répondre. Il faut toujours se méfier des gens qui citent un auteur préféré, un livre fétiche, avec une assurance effrayante. Ce n’est pas le signe d’une grande curiosité. On se nourrit de tout, et pas seulement de littérature, et cela donne pour chaque individu un mélange unique qu’il peut mettre en valeur en créant quelque chose et en insistant sur des détails minuscules, ceux que lui seul a pu voir. Je lis beaucoup, tant des classiques que des auteurs contemporains et en devenir. Les auteurs japonais, par exemple Ryū Murakami, m’intéressent justement pour cette capacité à insister là où personne ne l’aurait fait. Italo Calvino m’a beaucoup inspiré pour appréhender mes villes ainsi qu’Alain Robbe Grillet qui a écrit Dans le labyrinthe. Pour le reste, je lis beaucoup de choses : Albert Camus, Boris Vian, Léon Tolstoï, Valery Larbaud, René Char, Paul Léautaud, etc. Il y a sans doute beaucoup d’eux dans mes textes et bien d’autres encore que j’oublie.

Quel genre d’auteur êtes-vous ? Vos journées d’écriture sont elles organisées ou êtes vous plus dilettante ?


Il n’y a aucune organisation et surtout pas d’habitude, de rituel, d’absorption de substances bizarres. Je ne m’impose pas de séances régulières d’écriture. Mes projets restent très longtemps dans mes pensées uniquement où ils mûrissent et se précisent, puis il y a une sorte de déclic qui peut être provoqué par n’importe quoi, par exemple une rencontre, et le texte sort alors sans trop de difficulté et en peu de temps. Je n’écris pas de façon régulière, plutôt par périodes et dans un état d’esprit particulier. Ce livre a été écrit la nuit, mais je me suis rendu compte que le matin avait aussi ses avantages. En fait, je n’arrive pas encore bien à me discipliner mais cette activité reste pour le moment un plaisir personnel incontrôlable. Je me considère toujours en apprentissage et en recherche, que ce soit dans les sujets d’écriture que dans la façon même d’écrire. Si ces derniers temps je n’ai pas beaucoup écrit, je ne suis pas inquiet, car je sais que cela revient toujours et les idées ne manquent pas. Ce serait formidable si j’avais moins de temps disponible car la rareté est un excellent stimulant.


En cette rentrée littéraire, quels romans ont retenu votre attention ?

Généralement, j’ai toujours une rentrée littéraire de retard et lis les livres sortis l’année précédente. Ce n’est pas un problème dans la mesure où la littérature est pertinente sur le long terme. Est-ce qu’on l’oublie un peu parfois ? Cela n’a aucune importance de lire un livre qui vient de sortir ou un classique d’il y a deux siècles.
Cette année, j’attends avec impatience le troisième livre de François Beaune chez Verticales, La lune dans le puits. L’univers mis en place dans Un homme louche était incroyable. Là, il semblerait que ce soit complètement différent mais c’est bon signe d’être capable de faire cela.
J’attends aussi, mais avec pas mal d’appréhension, le dernier livre de Chloé Delaume, et chez L’arbalète/Gallimard, Intérieur de Thomas Clerc, pour voir comment il peut décrire son appartement avec autant de précision.
Pour le reste, je me laisserai convaincre par les conseils enthousiastes de mes amis libraires et par mon instinct de lecteur. La profusion d’ouvrages publiés c’est aussi la certitude de toujours trouver quelque chose à son goût, un peu par hasard parfois.

Et pour terminer sans aucune transition, quel serait votre pouvoir si vous étiez un super-héros ?

C’est amusant que vous posiez cette question puisque l’un des projets que j’ai en tête propose justement, à travers autant de nouvelles, plusieurs portraits de personnages qui ne sont pas des super-héros et qui, malgré leur absence de pouvoir vivent des épisodes étonnants. Le super-héros américain ne me fait pas du tout rêver, les personnages d’apparence ordinaire sont bien plus intéressants.

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