Jérôme Ferrari, prix Goncourt 2012, nous parle de son dernier livre

Présentation de l’éditeur :Empire dérisoire que se sont constitué ceux qui l’ont toujours habité comme ceux qui sont
revenus y vivre, un petit village corse se voit ébranlé par les prémices de sa chute à travers quelques
 personnages

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Présentation de l’éditeur :

Empire dérisoire que se sont constitué ceux qui l’ont toujours habité comme ceux qui sont
revenus y vivre, un petit village corse se voit ébranlé par les prémices de sa chute à travers quelques
 personnages qui, au prix de l’aveuglement ou de la corruption de leur âme, ont, dans l’oubli de
leur finitude, tout sacrifié à la tyrannique tentation du réel sous toutes ses formes, et qui, assujettis
aux appétits de leur corps ou à leurs rêves indigents de bonheur ou d’héroïsme, souffrent, ou
meurent, de vouloir croire qu’il n’est qu’un seul monde possible.

MadameDuB.com : Tout d’abord, félicitations pour votre Prix Goncourt, qui est venu récompenser votre dernier livre, Le sermon sur la chute de Rome. Qu’est-ce que cela change dans la vie d’un auteur ?

Jérôme Ferrari : C’est difficile de comprendre pourquoi ce livre-là précisément se vend mieux que les autres et a été récompensé ! Je ne sais pas vraiment comment cela fonctionne, mais il me semble qu’en général le Goncourt va à des livres qui se vendent déjà bien. Depuis Un dieu, un animal, puis Où j’ai laissé mon âme, mes livres commençaient à se faire connaître. Mais un livre comme Balco Atlantico par exemple n’avait eu presque aucun papier dans la presse. Il s’agit donc peut-être aussi d’un phénomène d’ « accumulation », est-ce que les livres finissent par se faire connaître et apprécier au bout d’un certain temps ? C’est difficile à dire.

MadameDuB.com : Vous abordez souvent la thématique de la violence et de la guerre (Où j’ai laissé mon âmeUn dieu, un animal). Ici il s’agit d’une violence plus intime. Êtes-vous tenté par l’écriture d’un essai sur ces sujets, vous qui avez une formation en philosophie ? Ou bien le roman est-il la forme qui se prête le mieux au sujet ?

Jérôme Ferrari : Je ne dirai pas que le roman est la forme qui s’y prête le mieux, mais c’est clairement mon mode d’expression. Je n’en n’envisage aucun autre. Ce n’est pas vraiment un choix rationnel. De même, je ne choisis jamais d’aborder un sujet ou un thème particulier, ce serait « contraint ». J’ai en général les personnages en premier, et au fur et à mesure le thème se développe.

MadameDuB.com : Les deux personnages principaux, Matthieu et Libero, sont deux amis très proches qui poursuivent le même objectif. Mais ils suivront pourtant tout le long du roman deux voies distinctes. Qu’est ce qui les différencie ?

Jérôme Ferrari : Je réalise que je compose souvent des couples d’amis opposés, qui cheminent côte à côte, mais pour des raisons différentes.
Matthieu et Libero ne sont pas conçus pareils depuis le début.
Matthieu est en fait très simple, il est enfantin, il ne voit pas plus loin que le bout de son nez…
Libero est plus complexe, il est marqué par la déception, et est dans une renonciation de plus en plus amère, qui va en s’aggravant avec le temps.

MadameDuB.com : Matthieu est adepte de Leibnitz, et croit au meilleur des mondes possibles. Libero a lu saint Augustin et sait que l’on peut être l’auteur de sa propre destruction. S’agit-il de deux philosophes qui ont marqué votre jeunesse également ?

Jérôme Ferrari : Non pas vraiment ! Ce ne sont pas des auteurs que l’on apprécie beaucoup quand on est jeune ! Il m’a fallu du temps mais j’ai appris à aimer Leibnitz, il faut dépasser le rejet que l’on peut avoir de la métaphysique d’un monde préétabli.
Matthieu et Libero n’aiment pas ces philosophes, ni leurs études. Ils ont fait ce parcours à la Sorbonne parce que c’était ce qu’ils devaient faire. Saint Augustin est réellement central dans ce roman. Mais Leibnitz a un côté presque baroque, romanesque, avec la théodicée et le concept de meilleur des mondes possibles qui est intéressant. C’est une obsession que je pense poursuivre.

MadameDuB.com : Actuellement, vous êtes enseignant à l’étranger (Emirats Arabes Unis). Vous voyagez beaucoup, et vos ouvrages arpentent le monde également. Quels liens concevez-vous entre la littérature et les voyages ?

Jérôme Ferrari : Je me suis posé la question, car par exemple, je n’ai jamais autant voyagé que cette année et je ne sais pas si j’en garderais grand-chose. L’Algérie a été très importante dans ma vie car j’y ai vécu et travaillé plusieurs années.
Mais en même temps, je n’y ai jamais été avec le projet d’écrire un livre. Je pense qu’il ne faut pas voyager pour y trouver quelque chose, ce n’est peut-être pas tant le fait de voyager qui marque que le fait de passer du temps et de vivre ailleurs.

MadameDuB.com : Le rêve de démiurge de Matthieu et Libero se situe en Corse, qui, par son aspect insulaire, se prête particulièrement à ce genre d’ambition. Vous avez également vécu plusieurs années là-bas et y avez enseigné. Qu’est-ce que cet endroit vous inspire ?

Jérôme Ferrari : C’est l’endroit que je connais le mieux, j’y ai effectivement vécu plusieurs années, parler d’un autre endroit m’aurait paru artificiel. Mes préoccupations découlent naturellement de cet endroit, mais c’est aussi un « réservoir » extraordinaire. Pour des raisons sociologiques, pour les tensions schizophréniques qui y règnent entre l’hiver et l’été, les endroits surpeuplés et les endroits déserts. Des gens qui ne devraient jamais être ensemble s’y côtoient avec le tourisme. C’est vraiment un lieu intéressant.

Propos recueillis par Emma Breton.

 

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