Une lecture "Des putains meurtrières" Robert Bolaño

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Dans ce recueil de nouvelles du chilien Roberto Bolaño, il n’est pas uniquement question de prostituées, même si elles ont un rôle non négligeable. L’auteur y parle de littérature – beaucoup -, de diverses formes d’exil, de rencontres avec des fantômes du passé et de lentes descentes aux enfers, des faubourgs d’une métropole indienne à ceux de Bruxelles, en passant par un trou perdu au Mexique ou par les beaux quartiers parisiens.

 Il est toujours délicat de se livrer au commentaire d’une œuvre fragmentée, ici en treize nouvelles forcément inégales, mais globalement captivantes. Chacune d’entre elle suffit toutefois à immerger le lecteur dans un univers géographique et humain confiné où une somme de détails en apparence insignifiants émaille les quêtes désespérées et rencontres inachevées de personnages livrés à eux-mêmes. Se situant en apparence dans le plus pur style des « conteurs » sud-américains héritiers du réalisme magique, Bolaño ajoute toutefois sa « patte » : chez lui, ce ne sont pas tant les situations qui perdent les personnages, mais des personnages déjà indéfinis qui semblent créer eux-mêmes des situations augmentant leur trouble. C’est dans leur perdition, leur « absence au monde » que se nichent les passages les plus remarquables du recueil, de « Gomez Palacio » à « Buba » en passant par « Derniers crépuscules sur terre » ou « Dentiste ». Les récits font la part belle à la subjectivité du narrateur et/ou personnage principal (l’auteur ? son double ? son reflet ?), à son absence de réponses, à sa mémoire volontairement défaillante, à son analyse inachevée qui laisse le lecteur finir ce que les lignes ont initié.

Volontiers pourfendeur de la diaspora chilienne post-Allende et de la littérature chilienne moderne en général, Bolaño s’interroge et nous interroge sur la création littéraire, le sens des évènements décrits (en ont-ils vraiment un ?), l’absence de nécessité d’expliquer le mystère, l’attraction, la répulsion. Tour à tour joueur de foot du FC Barcelone, fils d’une actrice porno, professeur de littérature échoué dans une ville déserte, spectre contemplant son propre cadavre, toujours exilé – en Europe ou au Mexique -, le narrateur/personnage principal ne décide jamais de rien et se laisse porter par des éléments qui s’imposent à lui, terreau fertile sans volonté apparente. En découle une certaine conception de la curiosité, d’une écriture libérée de ses règles et contempteurs, d’une création où créateurs et créatures ne font qu’un dans leur indécision. Le refus de choisir des personnages (de l’auteur ?) nourrit son imagination dans des apparences forcément trompeuses et des préjugés forcément incomplets ; bref, dans des images, un ressenti qui s’impose au réfléchi et fait ressortir l’essence de la véritable création : son imprévisibilité et sa subjectivité.

Ainsi, les « descentes aux enfers » que constituent la plupart des nouvelles ne sont que des promesses de commencement, des prémisses d’une autre œuvre qu’il restera éternellement à écrire, des invitations lancées au hasard, sans véritables conclusions, sans véritables points finaux, au but encore à définir. Un peu comme ces nuits avec des prostituées, toujours trop courtes et s’évanouissant dans le fracas des gouttes s’écrasant sur l’émail d’une mauvaise douche, le bruit sourd d’une porte qui se referme ou le silence d’un lit à moitié vide. La littérature serait-elle, en fin de compte, cette putain meurtrière qui se défait de l’auteur, l’abandonnant, seul et indécis, à la poursuite de nouvelles lectures et de nouveaux écrits (« Vagabond en France et en Belgique ») ? Ou l’invitation à une discussion à jamais inachevée à laquelle l’auteur renonce à mettre un point final, laissant ses personnages pérorer dans le vide au gré du lecteur (« Le retour ») ? Qui lira saura, ou a minima sera invité à se poser la question dans l’errance parfois burlesque des ambiances singulières que lui proposeront ces « putains meurtrières ».

 

Thibaud MARIJN.

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