"Balco Atlantico", le chef d'oeuvre discret de Jérôme Ferrari

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Balco Atlantico, un nom étrangement familier, aux résonnances pourtant exotiques. Ce familier déjà un peu hétérogène, est celui d’une promenade à Larache, près de Tanger, où Hayet et son frère Khaled rêvaient d’un « ailleurs » un peu meilleur qu’ « ici ».

Cet ailleurs, ce sera la Corse, une petite ville tendue, entre une xénophobie arrangeante et nationalisme exacerbé. Au centre de ce climat dense, le bar tenu par Marie-Angèle, où se croisent sa fille Virginie, Hayet devenue serveuse, Théodore Moracchini, un ethnologue en proie à un « excès de mémoire », des nationalistes fervents comme Stéphane Campana, Vincent Leandri et autres Dominique, Tony…

Ce déjà « ancien » roman de Jérôme Ferrari (2008) nous évoque, avec du recul, un autre livre plus connu du grand public, Le sermon sur la chute de Rome, couronné d’un prix Goncourt.

Balco Atlantico est pourtant passé presque inaperçu à sa parution, et il nous interpelle d’autant plus à la lecture de son « petit frère » plus récent.

Ici, il est également question de la chute  d’une cité, fauchée dans la gloire de sa candeur, cernée qu’elle est par une violence sourde, mais non pas aveugle des biens qu’elle convoite.

Jusqu’aux prénoms qui se ressemblent entre les deux romans : Hayet, la jeune serveuse disparue du bar de Matthieu et Libero, Marie-Angèle, la doyenne plus responsable et fatalement impuissant témoin du désastre, Vincent Leandri énigmatique…

Et des personnages plus « égarés », sortes d’intellectuels perdus dans le tableau, mais qui à force de souhaiter y cadrer deviennent plus vrais que peinture, le Pierre-Emmanuel du Sermon, Stéphane Campana de Balco Atlantico. Tous sont finalement à la recherche de leur identité, en quête d’une appartenance.

Dans Sermon, Matthieu est également en recherche de ses racines. Avec ses origines corses, et son parcours de Sorbonnard parisien, le village insulaire de son grand-père, et la possibilité d’y reprendre le bar lui apparaissent comme la réponse à ces questions.

Dans Balco Atlantico, c’es Théodore qui a cru toute sa vie savoir qui il était, et surtout qui il n’avait pas voulu être ; un père de famille responsable, un mari fidèle, un professeur intègre, un ethnologue sensible… Alors qu’il s’échinait à prendre le revers de ce portrait  qui aurait fait de lui l’aboutissement de tout un programme, il réalise que ses souvenirs sont trompeurs, s’accumulent sans ordre, sont des « excès de mémoire », les réminiscences d’une vie qu’il n’a pas vécue.

C’est en homme vaincu, et non pas en conquérant comme Matthieu du Sermon, qu’il revient dans son village de jeunesse.

Au-delà de ces parcours de vie, c’est la mémoire et l’identité que ce livre explore. Le Sermon développait quant à lui davantage les questions de l’ambition et de l’aspiration au devenir.

Balco Atlantico évoque ce passé que l’on traîne, cette identité qui se dérobe fatalement à nous au moment même où elle vient à notre conscience, car s’altérant nécessairement à cette occasion.

Stéphane Campana se sent à l’étroit dans l’image de l’intellectuel du mouvement.

C’est par son meurtre que s’ouvre le livre.

C’est par un meurtre que se ferme le Sermon.

Est-ce que Balco Atlantico présageait déjà du destin funeste de cette « Rome » que l’on sait vouée aux sacs et à la chute ?

Loin des romans d’enquête, la véritable question qui anime les deux romans n’est pas de savoir qui a commis ces meurtres, mais par quel phénomène de cristallisation le crime devient presque la seule option possible, un moment de soulagement. Mais cet instant est pourtant aussitôt remplacé par le malaise, malaise face au caractère aporétique d’un acte qui ne fait que supprimer un terme d’une équation irrémédiablement insoluble.

Fatalistes, les deux romans le sont sans doute. Pessimistes non sur la nature humaine, mais sur une société qui les guette. Les barbares attendront toujours la faille aux portes de Rome. Pire, nous narre Le Sermon, la destruction ce que l’on a créé s’intègre dans le processus même du démiurge. Ce sombre constat, Balco Atlantico l’illustre par exemple dans la figure de Virginie, qui porte la pureté jusque dans son appellation, et qui se laisse pourtant corrompre par le contact des hommes et de la société.

Dans le Sermon, les ambitions de Matthieu et Libero n’en étaient pas moins bonnes, et s’anéantissent dans la concrétisation de leur projet de bar.

Est-ce que Balco Atlantico est le premier acte du Sermon ? Oui et non. Ils sont les deux faces d’une même question, les deux versants de la même montagne, au sommet de laquelle, à l’image du supplice de Sisyphe, on ne peut pas vraiment demeurer, condamnés que nous sommes à gravir ou à descendre autour de ces mêmes énigmes : l’identité, la mémoire, la conscience que l’on en a et l’emprise qu’il est possible de conserver dessus, entre ce que l’on fuit et ce vers quoi l’on aspire.

Pourquoi un tel succès pour le Sermon, et un tel anonymat pour Balco Atlantico ?

La première réponse, la plus simple, est que peut être les critiques connaissaient déjà l’œuvre de Jérôme Ferrari au moment de la sortie de son dernier livre, et y ont alors été plus réceptifs, son style s’étant déjà fait remarquer dans des œuvres comme Un dieu, un animal et Où j’ai laissé mon âme.

Mais Balco Atlantico est aussi plus sombre, plus violent, plus cru, et teinté d’un humour noir acerbe. Moins « goncourisable » en quelque sorte.

Un livre à conseiller vivement, et tout particulièrement quand on a aimé la lecture du Sermon sur la chute de Rome, dont Balco Atlantico fait office de frère plus sauvage…

Emma Breton

 Toutes nos critiques sont sur www.madamedub.com ( icompris notre intreview de Jérôme Ferrari)

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