Antoine-Gael Marquet nous parle de "Croisade apocalyptique"

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Soirée sur Seine et croisades croisées           
par Antoine-Gaël Marquet

 

J’ai rencontré Romain Ternaux pour la première fois lors d’une soirée à laquelle je n’avais pas une envie dingue de me rendre, comme pour environ quatre-vingt-dix pour cent des soirées mondaines parisiennes. Cela se passait dans un duplex immense appartenant à une éditrice de livres de cuisine qui a fait faillite depuis, à un jet de pierre du Panthéon et du Collège de France.

Alors que j’essayais d’ouvrir toutes les bouteilles du réfrigérateur en quête d’une boisson consommable qui ne soit pas importée d’une contrée inconnue, j’ai soudain entendu quelqu’un parler de DuB éditions, la charmante maison au crâne d’oiseau dandy. Qui, malgré la qualité de ses publications littéraires, est encore un peu méconnue. Étrange et réjouissante coïncidence dans une ville de plus de deux millions d’habitants, et même dans le petit milieu des apprentis éditeurs où tout le monde finit par se connaître, coucher avec chacun et dire du mal de tous.

Nous avons évoqué nos goûts littéraires respectifs et souvent opposés. Son rejet d’Anna Karénine de Tolstoï qui est l’un des romans qui a le plus compté pour moi. Son amour pour la littérature américaine qui me laisse, pour ma part, assez froid. En particulier les Fante père et fils, John et Dan que j’avais rencontré dans de douloureuses vapeurs éthyliques lors de son passage à Paris il y a quelques années, sans avoir jamais entendu parler de lui et encore moins lu le moindre titre. Romain nous a confié, à ma chère et tendre et moi-même, son amour du bourbon, et ils ont tous deux commencé une petit séance de dégustation dans laquelle je n’ai pas pu les suivre.

Si nos parcours esthétiques sont très différents, nous sommes désormais tous deux publiés sous la même couverture, grise de mon côté, verte du sien, et peut-être le côtoiement de nos romans dans la même collection n’est-il pas si absurde. Il y a dans la Croisade Apocalyptiquede Romain une violence brute et directe, une provocation franche, bien plus diffuse et maquillée dans mon propre livre. Mais les aspirations et les thématiques que nous traitons sont peut-être les mêmes après tout. Le narrateur, dans le roman de Romain, est un personnage rendu volontairement antipathique, une sorte de trou sans fin qui ingurgite l’alcool, la junk-food, l’argent, l’espace et le vide contemporain jusqu’à l’éclatement. L’engagement révolutionnaire n’est pour lui que le prétexte à son autoglorification. Dans Indicateurs de progression urbaine, le(s) narrateur(s) observe(nt) de loin, dans le flou, un soulèvement qui se dessine en arrière-plan, mais avec l’impossibilité fondamentale d’y prendre part lui-même. Nos deux textes illustrent donc, je le crois, l’incapacité de notre génération à des engagements réels et profonds qu’ils dissimulent derrière des protestations marginales et égoïstes, avant tout dominées par le culte de l’apparence et de l’individu-maître.

 Nos personnages auraient pu se croiser, dans un Paris proche de l’écroulement, et constater la vanité de l’autre. Peut-être se seraient-ils démolis dans une ruelle ou auraient-ils consommé des substances diverses. Quoi qu’il en soit, je souhaite une bonne réussite à Romain Ternaux et à sa Croisade Apocalyptique dont il se murmurerait qu’elle intéresse le cinéma…

 

Retrouvez ce livre sur le site de l'éditeur www.dubeditions.com

Et toujours le site de notre association littéraire www.madamedub.com

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