Entretien avec Romain Ternaux, auteur de "Croisade apocalyptique"

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Croisade apocalyptique est-il votre premier roman ? Pouvez-vous nous parler de sa genèse et d’où vous est venue votre inspiration ?

C’est mon premier roman, absolument. C’est même le premier texte de fiction que j’ai jamais écrit. C’était il y a cinq ans, je faisais des études de lettres modernes à la fac de Reims et je m’ennuyais chez moi. J’ai écrit un début que je trouvais drôle, et curieusement, de plus en plus d’idées me sont venues pour la suite, alors j’ai continué. Au bout du parcours, il y avait ce texte bizarre.

Les sources d’inspiration, elles sont multiples. Même si je ne ressemble pas tellement au narrateur, beaucoup de choses qui se passent dans le livre me sont vraiment arrivées. Je les ai transposées, mais la base, c’est ça. Il y a ma ville natale, il y a l’Inde où j’ai voyagé, et puis mon arrivée à Paris, le Los Angeles des auteurs américains… Parce que forcément, l’autre source, c’est ce que j’ai lu ou vu sur des écrans. Même si mon idée, c’était d’être le plus original possible, j’ai subi toutes ces influences. C’est pour ça que chaque chapitre commence par une épigraphe.

Justement, vous commencez vos chapitres par des citations de John Fante, ou encore Kerouac, que représentent ces auteurs pour vous ?

John Fante, et particulièrement La Route de Los Angeles, ça a été mon premier vrai choc littéraire. Au point que j’ai écrit un mémoire sur John Fante et ses influences. Des livres, j’en avais lu pas mal, mais là, c’était une expérience à part entière. J’ai vraiment vécu ce roman. J’avais des crises de fou rire, et j’étais obligé de le lire d’une traite. À l’époque, je n’avais pas du tout l’intention d’écrire quoi que ce soit, mais je m’étais dit que si j’essayais un jour, je tenterais de reproduire ce que moi j’avais ressenti en lisant La Route de Los Angeles. Le style de Fante, ça doit être ce qui m’a le plus influencé.

Avec Kerouac, c’est sensiblement la même chose. Même si c’est plus lyrique et moins drôle. Ce que j’ai aimé chez lui, c’est l’idée de « prose spontanée ». Pour moi, la spontanéité dans l’écriture, c’est super important. Je n’aime pas tellement les styles fleuris, précieux, qui ne sont qu’une façade pour étaler sa culture générale. C’est vraiment l’opposé de ce que j’essaye de faire.

Le héros de ce livre est un marginal qui part en croisade contre le capitalisme. Voyage halluciné, il rencontre ce grand « ennemi » sous de nombreux visages, parfois même le sien propre. Pensez-vous qu’il existe une solution autre qu’apocalyptique à une croisade idéaliste dans le monde actuel ?

Non. Le propre des idéalistes, c’est de ne pas pouvoir régler les vrais problèmes. Dans le livre, toutes les belles paroles du narrateur ne sont qu’un prétexte parce qu’il n’arrive pas à gérer sa vie. Il est alcoolique, chômeur, psychiatriquement instable. En général, les idéalistes ne sont pas dangereux parce qu’ils ne passent jamais à l’acte. Mais quand ils passent à l’acte, on bascule forcément dans la violence, voire la dictature. Je pense que si on croit détenir la vérité et qu’on veut l’imposer au nom du « Bien », on ne peut obtenir que l’apocalypse pour tous.

 Ce roman fait voyager le lecteur d’un continent à un autre, d’une ville anonyme en France, à l’Inde ou encore aux États-Unis. D’où vous est venu ce choix de pays, sont-ils les plus représentatifs d’une certaine mondialisation ?

Je suis allé deux fois en Inde, et la première fois, c’était dans la région décrite dans le roman. Los Angeles, je n’y suis jamais allé, mais j’ai énormément lu sur cette ville. Beaucoup de mes auteurs favoris sont de Los Angeles, que ce soit Fante, Bukowski, ou même Bret Easton Ellis. La littérature américaine m’a sûrement plus influencé que la littérature française.

Après, j’ai choisi l’Inde et les États-Unis parce que j’étais capable d’en parler. Je n’ai pas du tout réfléchi à ça par rapport à la mondialisation, du moins pas consciemment, parce que c’est vrai que ces terrains étaient propices. Chacun dans leur genre, ce sont deux pays qui condensent énormément de contradictions dans leur culture. C’était drôle d’emmener le narrateur par là.

 Parleriez-vous de Croisade apocalyptique comme d’un roman engagé ? Ou au contraire désengagé ?

À choisir, je dirais désengagé. La littérature engagée ne m’intéresse pas, et en plus, je n’y crois pas tellement. Si on y réfléchit, c’est rare qu’une œuvre de fiction ait réussi à changer quoi que ce soit dans le monde réel, politiquement ou socialement. Il y a bien eu La Jungle d’Upton Sinclair, grâce auquel les abattoirs de Chicago ont fermé parce que l’auteur y dénonçait des conditions de travail abominables. Mais c’était une grande fresque sociale avec un fond journalistique, on est quand même bien loin de ce que j’ai essayé de faire moi. Il faut vraiment prendre Croisade apocalyptique comme une fiction au premier sens du terme. Je n’ai aucune prétention à changer quoi que ce soit dans le monde avec un livre comme celui-là, et de toute façon, ce n’est pas mon but. Sinon, j’aurais fait de la politique ou du social, pas de la fiction.

 Les personnages secondaires sont également des êtres originaux, amenés à beaucoup évoluer au cours du roman. Comment avez-vous imaginé leurs parcours ?

C’est vrai que tous les personnages évoluent beaucoup, mais ce n’est pas quelque chose que j’avais prévu au départ. Tous les éléments sont venus au fur et à mesure de l’écriture. Quand j’écris, j’essaye de ne calculer que les grandes lignes et de beaucoup improviser. Je ne me vois vraiment pas remplir des grilles que j’aurais conçues au préalable. Aussi, j’essaye d’être dans un état où je ne suis pas trop lucide, de manière à n’avoir aucune réserve par rapport au flux d’idées qui me traversent la tête, quelles qu’elles soient. Quand on fonctionne comme ça, une espèce de logique interne se met en place, et on n’arrive pas forcément là où on aurait cru, mais c’est plus intéressant pour tout le monde.

Au fond, je pense que les différents protagonistes changent beaucoup pour une question de nuance : je devais avoir peur que le lecteur s’ennuie s’il n’y avait pas de contraste, comme pour les décors. En fait, le seul personnage que j’ai vraiment calculé, c’est Cal, qui est à la fois très important dans l’intrigue, et complètement inutile. Pour le coup, c’est le seul personnage qui n’évolue pas : il n’a pas de vrai nom, il ne parle pas, et il ne participe même pas aux voyages. C’est un peu l’antithèse de tous les autres, et généralement, c’est lui que les lecteurs retiennent. Je trouve ça drôle.

Qu’avez-vous pensé de votre collaboration avec le photographe Bénigne ?

DuB éditions associe un artiste à chacun de ses textes, et j’étais très curieux de voir de quelle manière l’univers du roman allait être représenté. Je n’ai vraiment pas été déçu ! Dans le livre, chaque chapitre est illustré par une photographie de Bénigne, et à chaque fois elle le résume parfaitement. Ces photos sont troublantes, fascinantes et énigmatiques. Ça me flatte qu’on les ait associées à mon roman. En plus, elles font face aux épigraphes, ce qui élargit encore plus leur champ d’interprétation. La première que j’ai vue, c’était la photo de couverture. J’ai tout de suite été conquis, et ça m’a vraiment fait plaisir parce que c’est quelque chose que je n’aurais jamais pu concevoir moi-même. Je vois l’écriture comme quelque chose d’extrêmement solitaire, mais je me rends compte que la collaboration a du bon !

 Quels sont vos projets ?

D’abord, je ne me ménage pas pour faire connaître Croisade apocalyptique. Dans la mesure où c’est mon premier roman, je trouve ça important. Ensuite, je continue d’écrire. Pendant plusieurs années, je n’ai quasiment fait que ça, alors maintenant j’ai pas mal de matière. Là, j’en suis à mon dixième roman. Je n’ai aucune certitude qu’ils seront tous publiés, c’est même peu probable, mais ça n’a aucune importance. Je veux écrire le plus possible et épuiser tout ce que j’ai dans le cerveau. Pour moi, c’est un passage obligé si on veut arriver à représenter l’époque.

 

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