« C’était l’été de la mort de Coltrane. L’été de Crystal Ship. Les enfants fleurs levaient leurs bras vides et la Chine faisait exploser la bombe H. A Monterey, Jimi Hendrix mettait le feu à sa guitare. Ode to Billie Joe passait en boucle sur les grandes ondes. Des émeutes éclataient à Newark, Milwaukee et Detroit. C’était l’été d’ Elvira Madigan, l’été de l’amour. Et dans cette atmosphère instable, inhospitalière, le hasard d’une rencontre a changé le cours de ma vie. C’est l’été où j’ai rencontré Robert Mapplethrope ».
De Patti Smith, on connaît tous la voix grave, les accords de guitare, le refrain rock de « Gloria », quelques clichés d’une jeune femme un peu maigre aux allures nonchalantes de garçonne….
Mais « Just Kids« ,le récit autobiographique de la célèbre chanteuse est un texte surprenant. Loin du récit flamboyant d’une enfant prodigue du rock, survitaminé aux drogues et à l’ivresse du succès, le livre de Patti Smith est avant tout une élégie à son ami Robert Mapplethorpe, photographe de talent, mort du sida en 1989. Au travers de cette relation, le développement de deux artistes décidés, résolus et surtout travailleurs.
Patti Smith grandit dans une petite ville du New Jersay. Cultivée, passionnée, rêveuse, elle s’interroge: désirer être une artiste n’est ce pas antithétique? Ne faut-il pas être appelé à sa vocation, au lieu de l’ invoquer? A l’étroit dans une Amérique encore très puritaine (elle vient d’avorter à seize ans, et travaille dans une usine après avoir renoncé à l’école normale), elle part courageusement à New-York, armé de son seul blouson en cuir et de l’adresse d’une connaissance qui pourrait l’héberger. Mais très vite elle déchante. A l’adresse indiquée, elle ne trouve qu’un jeune inconnu dégingandé, paré de colliers à perles, qui lui conseille quelques destinations. Sans desserrer les dents, elle enchaîne les nuits dans la rue, le porte à porte, jusqu’à ce que son chemin croise à nouveau celui de l’inconnu aux colliers. Robert Mapplethorpe.
Les deux amis ne se quitteront plus. Amis, amants, mariés pour les parents de Robert, muse et artiste, élève et mentor, frère et soeur….ils traverseront les épreuves les plus dures de ces années là….la drogue (Robert prend tout ce qu’il trouve, Patti ne découvre la marijuana qu’à vingt-six ans et les ecstasy bien plus tard), la pauvreté, la maladie….Mais Robert fascine Patti, il incarne l’artiste « appelé », celui qui à la vocation, et mais que elle appelle à être. Il la nourrira de son intransigeance, de sa passion et de ses visions. Elle lui donnera sa force, sa pugnacité, sa détermination et sa poésie de vivre.
C’est à un concert des Doors que Patti a sa première intuition: habiter la scène comme Jim Morrison le fait, elle s’en sent capable. Sûre d’elle, déterminée, tout en étant timide et réservée, elle étonne. Robert la convainc de chanter au lieu d’écrire pour les autres, Patti le pousse à prendre ses propres photos, au lieu de créer des performances avec celles qu’il découpe dans les magazines. Elle sera chanteuse. Il sera photographe. A côté de ce souhait formulé l’un pour l’autre, un serment, celui de ne jamais se séparer tant qu’ils auront besoin l’un de l’autre.
Récit humble et modeste d’une artiste simple et déterminée, « Just kids » est le parcours de deux enfants à l’époque du rock, de l’art et de la drogue. L’époque aussi où être homosexuel était un tabou, même dans les milieux les plus underground. Robert lutte contre lui-même, refuse de s’identifier à une sexualité que son éducation catholique lui interdit d’embrasser. Patti, l’amoureuse, Patti l’amie, le soutient d’un amour inconditionnel, un amour de gamins heureux de jouer ensemble, à ce qui sera finalement l’enfant de leur union, le véritable aboutissement de leur rencontre, leur naissance en tant qu’artiste.
Patti Smith raconte les virées nocturnes pour intégrer les bars fréquentés par Andy Warhol et sa bande, sa rencontre furtive avec Jimi Hendrix avant sa mort, et sa joie d’enregistrer son premier album à l’Electric Lady, le studio du mythique guitariste. Elle raconte la présence magnétique de Bob Dylan à son concert. Sa rencontre avec Janis Jopplin. Patti Smith les admire, comme elle admire Arthur Rimbaud et William Faulkner.
« Just kids » est finalement le récit de deux enfants, qui jouaient à être des artistes, et qui n’ont jamais grandis.
Retrouvez tous nos articles sur le site de notre association littéraire www.madamedub.com