Jean Ziegler analyse "la haine de l'occident" (éditions Albin Michel)

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L’élection de Barack Obama à la présidence des Etats-Unis a soulevé un enthousiasme considérable et planétaire : pour la première fois, un homme ayant des origines africaines était porté au plus haut poste de la première puissance mondiale, suscitant l’espoir quant à une évolution allant vers davantage de compréhension et un apaisement des rapports en Occident et pays du Sud. Mais hélas, et de manière assez rapide, cet espoir fut déçu : Obama reste soumis au Pentagone et à la « loi de l’empire », et les Etats-Unis, toujours soumis à leur dépendance au pétrole qui les poussent à maintenir des alliances avec des pays peu respectueux des droits de l’Homme.

C’est sur ce triste constat que Jean Ziegler entame la préface de son livre « La haine de l’Occident ». La suite nous livre un diagnostic tout aussi tragique : la haine éprouvée par les pays du Sud à l’égard de l’Occident, née d’un passé colonial et esclavagiste, loin de s’apaiser avec le temps, se consolide et se manifeste sous diverses formes, sans que les pays occidentaux ne semblent ni en avoir réellement conscience, ni avoir envie d’y prêter attention.

L’auteur revient alors sur la genèse de cette haine, et nous explique comment elle s’est mutée en « force mobilisatrice puissante ».

Ancien rapporteur spécial de l’ONU pour le droit à l’alimentation, actuel vice-président du Comité consultatif du Conseil des droits de l’Homme, Jean Ziegler fréquente de longue date les milieux internationaux. Il nous narre alors des anecdotes frappantes, issues de conversations avec des diplomates du Sud, qui nous montrent la force du ressentiment même chez ces personnalités qui pourtant participent au système des Nations Unies et donc au dialogue international entre les pays. L’Occident est en effet souvent perçu comme « illégitime » à critiquer/dénoncer les pays du sud au regard de ses propres violations des droits de l’Homme dans le passé. Mais les critiques ne concernent à vrai dire pas seulement le passé : les pays occidentaux, tout en consolidant de vraies démocraties chez eux, se montrent peu regardant du respect des grands principes dans leurs relations aux pays du Sud et vis-à-vis du comportement de firmes occidentales (voir à ce propos le très édifiant chapitre consacré au Nigéria). Ce « double langage », cette « schizophrénie », serait en grande partie à l’origine de la paralysie aisément constatable dans les enceintes de l’ONU supposées réguler les rapports mondiaux.

Ce livre, destiné à frapper les esprits par le poids de mots et d’exemples forts, apparaît en effet comme pertinent dans le contexte d’un occident qui, car il est pourvoyeur d’aide au développement et promoteur de la démocratie, tend à ignorer la force de ce qui se joue au Sud en termes de mouvements identitaires et d’attente de repentance, en même temps qu’il ignore la force de la violence structurelle qu’il continue à faire peser sur le Sud. La haine éprouvée par le Sud se teinte alors d’un mélange entre construction rationnelle et politique, et pulsions pathologiques, d’où les risques pesant sur la stabilité mondiale.

On regrettera cependant une tendance à offrir une lecture de la trajectoire du Sud et de ses actuels sursauts identitaires essentiellement en termes de réaction à l’Occident, de rejet de sa prétention universaliste et de cristallisation des ressentiments. Chaque peuple n’a-t-il pas sa propre identité, ne connaît-il pas son propre mouvement de société indépendamment de ce qui se joue au Nord et du poids du passé ? Nous ne proposons pas nous-mêmes une réponse à ces questions, mais déplorons simplement qu’elles soient peut-être insuffisamment soulevées par le livre de J. Ziegler, de même que ne sont guère approfondies les destinées des nations du Sud considérées actuellement comme des « pays émergents » et développant leurs propres modèles (un chapitre relativement bref est consacré est consacré à l’Inde et à la Chine par exemple, qui laisse un peu le lecteur sur sa faim).

Il demeure qu’au final, Jean Ziegler signe un ouvrage mêlant enquête, analyse, informations issues du terrain et issues de l’étude historique, témoignages, qui fascine tout autant qu’il terrifie, informe tout autant qu’il pousse à se questionner et se positionner sur les déterminants et les enjeux actuels des relations entre Sud et Occident. Nous le recommandons à tous ceux qui voudraient approfondir leur réflexion sur les questions internationales ou avoir quelques clés d’interprétation des tensions entre les aires géographiques.

 

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