Interview inédite de Reinhold Messner, vers les toits du monde....

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Reinhold Messner est l’un des plus grand alpinistes du XXème siècle. Connu pour ses grandes premières, comme l’ascension de l’Everest en solo sans oxygène, il est le premier alpiniste a avoir vaincu les 14 sommets de plus de 8 000 mètres. Nous le connaissons pour être l’auteur de nombreux livres qui nous ont passionné. Il a aimablement accepté de nous parler de son parcours, de ses livres et de sa vision de l’alpinisme aujourd’hui.

 Les alpinistes de haute montage sont connus pour leurs aptitudes sportives, mais aussi pour une certaine tradition de l’écriture. En effet,  emporter un journal de bord fait pourtant partie de la culture de nombreux grimpeurs. Comment expliquez vous cet attachement à l’écriture, vous qui êtes l’auteur de nombreux livres ?

 Tout d’abord, la tradition de la haute montagne n’est pas tant un sport qu’une discipline, une aventure.  Et l’aventure relève du domaine de l’émotion, il est donc possible de communiquer dessus.  Les vrais sportifs, eux, parlent de chiffres, de records : combien de temps, de minutes, de mètres….C’est donc différent. Mais à présent la haute montagne devient un sport, et il est possible que dans les prochaines générations il soit difficile de trouver un grimpeur qui tienne encore un journal…Depuis ces dernières années, j’ai également remarqué que beaucoup de grimpeur postent beaucoup d’informations sur internet, ce qui ne leur laisse plus tellement l’envie de faire un livre par la suite. J’ai aussi remarqué que beaucoup de livres d’alpinistes, en tout cas en Allemagne, sont en fait écrit par des « nègres », et il devient alors difficile pour ces « ghostwriters » de décrire les véritables émotions propres à une aventure qu’ils n’ont pas vécus.  Vous pouvez être un brillant écrivain, savoir écrire, mais raconter de vraies aventures, ce n’est pas pareil. Ecrire un événement comme celui-là ne demande pas d’être un grand écrivain, il n’y a pas besoin de fantaisies, vous ne faites que transmettre ce que vous avez vécu là-bas.

 

C’est donc quelque chose de très personnel ?

 Oui en effet. C’es très important qu’un alpiniste retransmette ce qu’il a ressenti, car la vérité est vraiment très forte.  Si vous changez quoi que ce soit le livre ne sera pas le même. Par exemple beaucoup ne sont pas disposés à parler de la peur que l’on ressent inévitablement là-haut… mais pourtant la peur et le désespoir font parties intégrantes de cette aventure, et il est très important de ne pas les occulter.

 

Dans « Nanga Parbat », vous narrez comment vous avez escaladé le 9ème plus haut sommet du monde, une expédition où votre plus jeune frère Gunther a perdu la vie. Vous parlez également de ces « contrats » qui lient les alpinistes à leur chef d’expédition. Ces notions de hiérarchie peuvent étonner les lecteurs qui n’y sont pas habitués.

 Vous devez d’abord savoir que le Nanga Parbat est une montagne particulière pour les allemands. Dans les années 30, les allemands ont tenté d’escalader ce sommet , et ils l’ont fait de la même façon que les nazis organisaient leur monde si l’on peut dire. Le chef d’expédition était un peu comme un Führer, et il pouvait faire l’ascension avec les autres alpinistes en les dirigeant comme s’ils étaient des soldats.  Mon expédition eu lieu en 1970, mais notre chef se comportait comme dans les années 30. Nous devions donc signer un contrat avant d’entreprendre l’ascension, pour certifier que nous nous engagions à suivre les directives de notre chef.  Mais hélas il n’avait aucune idée de ce qu’était réellement la haute montagne, donc de là comment donner des ordres ? Nous ne pouvions même pas, d’après notre contrat, nous exprimer sur l’expédition, lui seul en avait le droit exclusif…Il a donc raconté de nombreux mensonges et nous ne pouvions rien dire. J’ai tenté de protester. Et j’ai perdu, car je n’avais légalement pas le droit de lui répondre…Je n’ai pu publier mon livre que 30 ans plus tard ! J’avais pourtant voulu le faire rapidement, sous le titre de « Fusée rouge sur le Nanga Parbat » mais cela a été impossible en raison de ce contrat. Pour moi cette censure est un acte de fascisme ! Le contrat ne prévoyait pas de fin dans le temps, même alors que le chef de l’expédition n’est plus vivant…Un tel contrat n’était pas légitime, et ce n’est que maintenant que la justice commence à le réaliser. En France, vous avez connu des débats similaires avec l’expédition sur l’Annapurna en 1950, menée par Maurice Herzog. Herzog était certes un grand alpiniste, mais ce n’était pas le leader naturel de cette expédition. Gaston Rebuffat, Lionel Terray et Louis Lachenal étaient de meilleurs alpinistes. Mais ils avaient tout trois également signé un contrat accordant à Herzog seule le droit de raconter cette ascension.  Dans la rédaction d’Herzog, Lucien Devies qui gérait l’organisation de l’expédition a joué un grand rôle, il a orienté le livre de sorte à décrire une expédition française, un succès français avec un héros français, en la personne d’Herzog. Lucien Devies était très inspiré par la philosophie allemande des grimpeurs des années 30 que je vous aies évoqué.

 Toujours dans Nanga Parbat, vous évoquez ce besoin d’obtenir des preuves d’une ascension réussie pour ne pas être remis en question. Il est en effet difficile de faire la démonstration de ces exploits, loin de la couverture médiatique dont bénéficient les sportifs de compétition par exemple. Mais paradoxalement c’est aussi cette intimité, cette solitude qui fait la richesse de l’alpinisme. Cette solitude est selon vous une épreuve ou une force ?

 Je pense que c’est cela la clef de ce genre d’aventure, être réellement en dehors de la civilisation. De nos jours, il y a de plus en plus de gens sur les sommets des montagnes…même sur les pics de plus de 8000 mètres comme l’Everest. Donc il n’y a plus tellement besoin de preuves, les gens vous voient ! Mais en 1978 j’ai fait l’ascension du Nanga Parbat en solitaire, c’était un exploit que peu de gens pensaient possible ! Dans ces circonstances il me fallait une preuve, car je n’avais pas de partenaire pour attester de ma réussite. Emporter un appareil photo n’est pas simple non plus, il peut se perdre, ou la photo peut ne pas avoir été prise du sommet.  De même si vous deviez mourir sur le retour personne ne saurait que vous avez réussi. Alors j’ai eu l’idée de laisser au sommet un tube d’aluminium avec mon nom inscrit dessus.  Il a bien été retrouvé plus tard. Mais pour moi ce n’est pas vraiment important.  En mai je repars pour l’Himalaya, que les gens le croient ou non ! J’ai 68 ans et je vais adorer ça, vivre dans la nature sauvage quelque temps ! Tout ce qui compte pour moi c’ est de revenir avec une nouvelle expérience enrichissante. L’aventure ne devient réellement possible que si vous êtes vous mêmes, même au bout du monde ! Sinon c’est ce que l’on appelle du tourisme…et c’est ce que je vois de nos jours à l’Everest…

 

Dans l’Everest sans oxygène, vous parlez de cet exploit sans précédent, l’ascension de du plus haut sommet du monde sans apport d’oxygène artificiel, dans ce qui est appelée la « zone de la mort », au dessus des 7000 mètres, là où l’oxygène se fait plus rare. Cet exploit a depuis été renouvelé, et depuis beaucoup de gens partent à l’assaut de l’Everest, certains y laissent même la vie. C’est ce que l’on appelle des expéditions commerciales et elles coûtent très chers ! Dans son livre « Tragédie à l’Everest », Jon Krakauer conclue que l’accès à ce toit du monde devrait être limité aux seuls alpinistes aguerris pour éviter l’accident gravissime qui a couté la vie à de nombreuses personnes du groupe qu’il accompagnait. Êtes-vous d’accord avec lui ?

 Je suis complètement d’accord avec Jon Krakauer mais pour moi réduire le nombre d’alpiniste est aujourd’hui impossible…Le Népal continue de vendre des permis pour l’Everest et cela rapport beaucoup trop d’argent pour qu’ils y renoncent.  Cela dit ces expéditions « commerciales » coûtent chers, certes, mais ce n’est pas le problème, même 100 ans auparavant, une telle expédition demandait beaucoup de financement, et s’y rendre sans argent ou sans avoir l’espoir de tirer une recette d’un livre était impossible. Non pour moi il s’agit d’avantage d’un alpinisme de « piste ». Les Sherpas montent en premier, ils tracent une voie, installent un campement et vous montez à votre tour.  Quand vous arrivez vous n’avez plus qu’à manger votre soupe et repartir ! Mais dans le temps, il fallait tout faire soi-même. Je devais penser à ce que j’allais manger, de quoi j’allais avoir besoin, ce que j’allais parvenir à soulever, combien de bouteilles d’oxygène je devais emporter… Mais de nos jours les personnes qui entreprennent ce type d’expédions n’ont plus ce genre de responsabilité , ils ne se sentent même plus en charge de leur propre vie, et c’est là le danger car ils ont la sensation que puisque tant de gens sont là pour les aider en cas de problèmes il n’y a plus aucun risque de mort. À l’inverse, si j’avais commis la moindre erreur lors de ma ascension du Nanga Parbat en solitaire, je ne serais plus là aujourd’hui. Mais de nos jours, les gens partent faire de l’alpinisme comme ils se payeraient des vacances hors de prix dans un hôtel tout compris. Dans un hôtel vous savez que le café est compris et peut vous importe bien alors comment il est fait…C’est ce qu’on appelle le tourisme. Mais à mon sens l’alpinisme commence là où le tourisme s’achève. Et si le tourisme peut aller jusqu’au sommet de l’Everest, je me pose bien la question de savoir où l’alpinisme peut commencer…Il reste d’autres sommets pour l’alpinisme, plus petits mais  vraiment plus difficiles…

 

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