A l'assaut de l'Eiger - le drame de 1957

sw05-eiger10-whitespider.jpg

 

L’Eiger est une montagne de sinistre réputation en raison des nombreux alpinistes morts en tentant sa célèbre face Nord.  De fait, la rumeur populaire traduit son nom par « ogre », mais il signifie en fait plus probablement « grand épieu ».  Longtemps réputé parmi les sommets les plus imprenables, il ne culmine en fait qu’à 3970 mètres dans les alpes suisses.

Sa face nord est celle qui aura donné le plus de sueurs froides aux alpinistes qui osèrent s’aventurer dans l’Oberland.

En 1957, Claudio Corti rêve d’être le premier italien à vaincre la très verticale paroi de l’Eiger. L’homme traîne derrière lui une réputation de danger à la hauteur de celle de la montagne dont il s’apprête à entreprendre  l’assaut. Seul survivant de quatre de ses dernières expéditions (un de ses compagnons ayant même été foudroyé alors qu’ils étaient encordés ensemble), il peine à trouver des équipiers pour son projet. Mais sa quête prend fin avec la rencontre de Stefano Longhi.

Les deux hommes se mettent en route vers le canton bernois, où l’accueil des guides suisses n’est pas toujours des plus courtois. En effet, pour ces professionnels de la montagne, les risques pris sont trop élevés au regard des chances de succès, et pour décourager les amateurs de dangers, ils ont pour politique officielle de ne pas entreprendre d’expéditions de sauvetage en cas de cordées en difficultés. Difficultés pourtant repérables au moyen des télescopes qui équipent les terrasses des hôtels qui jalonnent les pieds de la montagne, et qui attirent bon nombre de touristes en quête d’émotions.

C’est au moyen de ces télescopes que l’on va s’apercevoir que les italiens ne sont plus seuls sur la face nord ce jour-là, ils sont rejoins par un duo allemand, composé de deux hommes que l’on sait talentueux alpinistes, Gunther Nothdurft et Franz Mayer.

Très vite, les observateurs sont étonnés. Pour des hommes de cette trempe, la cordée avance lentement, péniblement, et à une telle altitude, le temps tourne très vite. Une journée qui était favorable à l’ascension peut devenir un cauchemar si l’équipe prend du retard sur son timing.

Alors qu’ils sont déclarés en péril, et disparaissent dans la brume de la tempête qui se lève, les guides suisses demeurent fidèles à leur politique de découragement des téméraires ; ils refusent de monter une expédition de secours. Une équipe internationale se met en place à la hâte, composés de quelques hommes parmi les plus célèbres grimpeurs européens, comme Lionel Terray, qui avait déjà vaincu l’Eiger en 1947, avec son ami Louis Lachenal.

Mais sur la paroi abrupte, les sauveteurs ne trouvent qu’un seul homme, celui que l’on dit porter malheur à ses coéquipiers : Claudio Corti. L’alpiniste italien est ficelé à une corniche, en proie au délire qui allait ne plus le quitter pour de nombreuses années. Son récit incohérent, mégalomaniaque et obsessionnel (il réclame le titre de premier italien à avoir fait la face Nord alors que les sauveteurs lui répètent qu’il a finit l’ascension à « dos d’hommes »). Dès lors les neuf jours d’enfer sur la montagne des quatre hommes deviennent un mystère. Que c’est-il passé durant ces bivouacs forcés dans le dénuement le plus complet face aux éléments déchaînés ?

Il faudra cinq années pour connaître la vérité et retrouver les corps des deux allemands, et un an pour « décrocher » le corps de Stefano Longhi de la paroi sur laquelle il était harnaché, « battu à mort par la tempête », « se balançant au bout de sa corde l’été, incrusté dans la paroi l’hiver ».

Le discours fou de Corti commence à engendrer les pires rumeurs, celles d’une homme pris d’une démence meurtrière, qui aurait abandonné son compatriote plus faible, ou pire, qui se serait livré à des actes de violences sur les allemands, par rivalité ou folie…

Intrigué par cette histoire incroyable de défis, d’obsessions, d’alpinisme, mais aussi de relations humaines, le journaliste Jack Olsen a retracé pas à pas l’ascension des quatre hommes, véritable enquête à haute altitude, qui met à jour la vérité sur leur aventure.

Nous serons tout d’abord passionnés nous aussi, lecteurs confortablement installés au chaud, par l’endurance, l’entêtement, la volonté et la force, des hommes qui entreprennent une telle ascension (illustré notamment dans le film « The Eiger Sanction » avec Clint Eastwood). L’Eiger a en effet tout du monstre légendaire, et « Ogre » fut un nom qu’il aurait bien porté. Olsen nous le rend épidermiquement effrayant. Il  décrit parfaitement sa paroi friable, « pourrie », dans laquelle les pitons s’enfoncent parfois « comme dans du beurre », mais peuvent tout aussi bien précipiter les grimpeurs dans le vide. Ses passages étroits ont été baptisés avec des noms à la hauteur de leur légende, « l’araignée blanche » ou encore « la traversée des dieux ». Sur la face Nord, abrupte et raide, comme dans les supplices infernaux imaginés par les grecs anciens, le repos n’est pas permis. On y dort attachés quelques heures à une corde, où la position assise est déjà un confort. La faim et la soif deviennent vite un calvaire. La neige, que l’on croit une alliée pour étancher la soif dans ce genre de circonstances désespérées, rend malade l’estomac et détraque les boyaux de tous ceux qui la mangent sans la faire fondre.

Particulièrement représentative de cet enfer, la scène où Corti est retrouvé par ses sauveteurs ; l’homme pend au bout de sa corde, les dents cassés à force d’avoir mangé la neige à même la roche, et alors qu’il est hissé par un système de poulie, il continue à happer frénétiquement la moindre neige qui passe à portée de ses mâchoires, se rendant paradoxalement malade pour les deux prochains bivouacs qui allaient lui être imposés.

Et que dire du calvaire de Stefano Longhi, dont le corps sans vie balancera pendant toute une année, sous le regard funeste des touristes en quête de sensations fortes, parcourant avidement des yeux armés de leurs télescopes la paroi de ce véritable pic de Sisyphe moderne.

De cette histoire, nous retenons la démesure, au sens de l’ubris grecque qui animait ces alpinistes intrépides, mais qui ne pouvait être punie que par des supplices mythiques, à moins que ce ne soit les anciens, qui pour éloigner les esprits les plus aventureux et les plus idéalistes, n’aient inventé ces ombres, pour décourager les plus raisonnables. Quant aux autres…ceux-là ne semblent se rendre à personne, pas même à l’évidence.

Il est touchant de relire aujourd’hui dans les pages d’Olsen quelques mots d’une interview de Lionel Terray, notamment célèbre depuis sa célèbre cordée sur l’Annapurna avec Maurice Herzog en 1950. Il déclare qu’il est temps pour lui, qui avance en âge et en responsabilités, de devenir plus prudent et de prendre moins de risques…il mourra en 1965 sur les arrêtes du Gerbier, soit un peu plus de cinq ans après son entretien avec Jack Olsen.

Corti, qui aurait dû trembler à l’évocation du nom de l’Eiger, ne rêve que de faire face à nouveau à son démon, tel Don Quichotte luttant contre des moulins…

Délire d’un fou ? Caprice infantile ? Loin de juger cette attitude, Olsen écrit « nous sommes tous quelque part des enfants, mais nous ne sommes pas tous courageux. »

 

Retrouvez toutes nos critiques de livres sur www.madamedub.com

Et toujours notre maison d'édition sur www.dubeditions.com

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.