Interview de Kate Grenville, auteur de "Le Lieutenant" aux éditions Métaillé

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Kate Grenville est une écrivaine australienne. Spécialiste de son île, elle livre dans son livre « Le Lieutenant » (dont la critique est disponible sur notre site) l’histoire d’un jeune militaire astronome, embarqué dans un convoi britannique vers les terres australiennes encore presque inconnues.

MadameDuB.com a échangé avec elle pour qu’elle nous en dise plus sur son livre.

MadameDuB.com : Comment votre route a t-elle croisé celle de William Dawes, alias Daniel Rooke, dans votre livre? 

Kate Grenville : Je suis tombée sur un bref extrait des cahiers de Dawes dans un livre de Tim Flannery à propos des débuts de Sydney. Les cahiers rapportaient les cours de langue donnés à Dawes par une jeune fille aborigène, et contenaient mot pour mot les conversations qu’ils ont eu ensemble. Leur relation était clairement affectueuse, taquine et respectueuse (et, selon mon opinion, ce n’était pas une relation sexuelle). Il était très surprenant pour moi qu’un lieutenant de la Marine Royale et une jeune fille aborigène puissent construire un pont d’amitié au-dessus des fossés de la race, de la langue et de la vie qui les séparaient, et j’ai écrit le livre pour explorer cette unique et touchante relation.

MadameDuB.com : Combien de temps vos recherches documentaires ont elle pris? Existe t’il beaucoup d’archives autour de l’arrivée des colons en Australie?

Kate Grenville : J’ai fait énormément de recherches – peut-être durant une année avant que je commence à écrire, et j’en ai fait encore plus au fur et à mesure de la progression du livre. Les informations concernant les premières arrivées ne sont pas très approfondies – certains officiers ont conservé des journaux qui ont été publiés plus tard, et la correspondance officielle du Gouverneur avec le gouvernement britannique est une source précieuse. Très peu de condamnés ont laissé de traces écrites, les archives historiques de ces premières années sont donc très irrégulières. Néanmoins, mettre ensemble les documents et les images venant de différentes personnes fut une base suffisante pour démarrer. La “logique de la terre” me fut également d’une grande aide – j’ai parcouru les lieux  des premiers établissements (qui sont à présent le centre de Sydney), dont le promontoire où le lieutenant Dawes avait installé son observatoire, à l’écart de la principale implantation. Son choix d’un endroit isolé m’a suggéré quelque chose sur le style d’homme qu’il avait pu être: un homme qui menait sa propre affaire et accueillait les visiteurs aborigènes.

MadameDuB.com : En Europe l’histoire des aborigènes d’Australie est mal connue. Comment pourrait on les présenter? Est ce un sujet d’étude plus étudié dans votre pays? Comment explique t’on cette démarche des britanniques d’avoir exporté dans cette terre lointaines leurs forçats et condamnés?

Kate Grenville : J’espère que les livres comme ma trilogie (The Secret River[1], Le Lieutenant et Sarah Thornhill) peuvent faire quelque chose pour étendre aux autres pays la connaissance de l’histoire australienne, ce qui inclue l’histoire des relations noirs/blancs. En Australie, l’histoire de la colonisation est assez bien connue de la plupart des gens. Les britanniques ont envoyé leurs condamnés outre-mer (comme l’ont également fait la France et d’autres pays colonisateurs) au cours des 18è et 19è siècles. Les condamnés ont été envoyés en Australie en partie pour revendiquer des droits sur la terre (les français ont été en retard de seulement 3 jours); de plus, la défaite des britanniques en Amériques signifiait qu’ils ne pourraient plus envoyer leurs condamnés là-bas; enfin, la sévérité du code pénal en Grande-Bretagne entraînait un nombre ingérable de prisonniers.

La part de notre histoire qui est loin d’être aussi connu est celle de la guérilla, qui a duré 150 ans, avec les peuples aborigènes. Contrairement à d’autres pays coloniaux, l’Australie n’a même pas eut à entrer dans le processus d’établir des traits avec les peuples indigènes ou de leur “acheter” des terres. Les britanniques ont pris le continent comme si c’était une “terra nullius” – en endroit vide, même s’il était évident dès le premier jour que ce n’était pas le cas. Cette histoire sombre et à laquelle on se confronte fait partie du silence de notre histoire, que mes romans essaient d’aborder.

MadameDuB.com : Quelle est la situation des aborigènes aujourd’hui? 

Kate Grenville : Les peuples aborigènes ont, de loin, les taux les plus hauts de mortalité infantile, de mortalité précoce, de maladies évitables, d’analphabétisme et d’emprisonnement, que n’importe quel autre groupe en Australie. Ceux qui vivent dans des communautés reculées doivent faire face à de mauvaises conditions de vie et à la promiscuité, ainsi qu’à des difficultés dans les domaines de la scolarisation, de la santé et de l’emploi. Dans le même temps, il y a aujourd’hui dans les villes beaucoup de personnes aborigènes qui vivent des vies “standards”, ayant une carrière et l’accès aux services. Les conditions se sont quelques peu améliorées, pour certaines de ces personnes, mais elles rencontrent toujours le racisme, sous des formes voilées ou non voilées.

MadameDuB.com : Votre livre dénonce une certaine incompréhension, et une claire cruauté des britanniques envers les aborigènes. Aviez vous envie de mettre l’accent sur cette invasion difficile et douloureuse?

Kate Grenville : Oui, en partie en raison du fait que mes propres aïeux sont arrivés en Australie avec ces premiers colons (mes aïeux étaient des condamnés), il y a donc une dimension personnelle dans le besoin d’explorer ce passé quelque peu oublié.

MadameDuB.com : Quel accueil a eu ce livre au près des spécialises? Au près des australiens?

Kate Grenville : Le livre a été extrêmement bien reçu à la fois par la critique et par le public. Les spécialistes reconnaissent que le livre est aussi fidèle aux documents historiques qu’un roman peut l’être, et les lecteurs ordinaires réagissent au personnage fascinant et attachant qu’est Daniel Rooke. Contrairement à beaucoup de romans (dont certains des miens) qui mettent l’accent sur les violences des débuts, Le Lieutenant montre que certains individus font des choix moraux différents. Cela offre un modèle pour ce que nous pourrions faire aujourd’hui – le respect mutuel et l’écoute entre les uns et les autres. 

MadameDuB.com : Le parcours de William Dawes le plonge à apprendre la langue cadigal. Avez vous également fait cette démarche d’apprentissage? Est ce une langue encore pratiquée dans certaines communautés?

Kate Grenville : Le peuple Cadigal fut le premier groupe a ressentir tout le poids de la nouvelle installation, et leur culture fut gravement perturbée au cours de ces quelques premières années. Beaucoup de Cadigal moururent de la variole et d’autres épidémies, et les survivants se sont retrouvés marginalisés. En conséquences, leur langue en a souffert et a disparu de l’usage quotidien. La langue cadigal est de nos jours connue exclusivement à travers les cahiers de Dawes. En travaillant à partir de ces cahiers, les descendants des Cadigal sont en train d’en rétablir l’usage – principalement pour des usages cérémoniaux.  Le Cadigal est seulement une des nombreuses langues aborigènes à avoir été perdue, entièrement ou partiellement.

MadameDuB.com : Lorsqu’on lit votre livre, on pense également au destin malheureux des indiens d’ Amériques. Quelles différences et ressemblances entre ces deux colonisations de continents des européens?

Kate Grenville : Les Indiens d’Amérique ont signé des traits et des terres leur ont été attribuées au cours des premières années. Cela reconnaissait leur existence – contrairement à l’Australie où il n’y eut pas de traits ni d’allocation de terres. Cependant, les traités signés en Amérique étaient enfreints chaque fois que cela convenait aux colons, et les terres allouées ont été reprises lorsque cela est devenu désirable pour les colons. Ainsi, même si l’histoire est différente sous certains aspects, le résultat final fut fort semblable.

MadameDuB.com : Vous avez choisi de titrer votre livre « Le lieutenant ». Pourquoi mettre l’accent sur l’appartenance militaire de votre héros? Était-ce pour souligner sa condition néanmoins incontournable de soldat de la couronne?

Kate Grenville : Le livre montre un homme dont la vie professionnelle de soldat devient incompatible avec sa morale ou sa vie en tant qu’être humain. Le titre est quelque part ironique – Rooke n’est pas vraiment un soldat (il le devient uniquement parce que cela lui offre une carrière). Il est plutôt un érudit, un astronome et un linguiste. Être un soldat est, sous bien des aspects, la chose la moins importante le concernant. Cela étant dit, être un soldat est ce qui le contraint à un choix moral difficile. Consent-il à rester membre de la dure machine militaire britannique – ou bien va-t-il accepter le lourd prix à payer lorsque l’on s’en retire ? D’une certaine manière, c’est le choix que nous avons tous à faire – jusqu’à quel point consentons-nous à prendre la voie de la facilité et agir en concordance avec notre société, et jusqu’à quel point sommes-nous préparés à nous extraire de ce confort et à défendre nos propres convictions ?

MadameDuB.com : Avez vous de nouveaux projets de roman après ce dernier livre?

Kate Grenville : Oui, je suis en train d’écrire une biographie de ma mère – une femme dont la vie s’étend sur le 20è siècle, un siècle stupéfiant, en particulier pour les femmes.

Mon site internet est kategrenville.com , et contient beaucoup d’informations à propos de mes livres ainsi qu’une sorte de blog.

 Propos recueillis par Emma Breton

Traduits de l’anglais par Léa Breton

[1] Paru en français sous le titre Le Fleuve secret



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