Le nouveau livre du célèbre romancier japonais était très attendu. L’espoir ne sera pas déçu. Celui que nous avions découvert avec le très puissant « Kafka sur le rivage » signe un nouvel ouvrage, au titre énigmatique » 1Q84« .
Ce titre fait référence à deux éléments. Le « Q » qui remplace le sous-entendu « 9″ suggère la première lettre du mot « question », pour souligner l’ interrogation de l’héroïne Aomamé, qui se retrouve dans un monde similaire à celui qu’elle connaît, à Tokyo, en 1984, mais qui lui est pourtant si dissemblable.
Et « 1984″ rappelle à tout lecteur le célèbre titre de Georges Orwell, roman d’anticipation, puisqu’écrit en 1949.
C’est ce jeu avec la temporalité (obsession caractéristique de l’auteur), qui structure (ou déstructure) ce roman. Lorsqu’on relit « 1984 » de Georges Orwell, on le lit plus de vingt ans plus tard, et on re découvre avec étonnement ce qu’anticipait pour un futur pas si lointain des hommes qui sortaient d’une guerre terrible, et entraient dans la guerre froide.
C’est cette vision en quelque sorte « anticipative » du passé qu’essaie de retrouver Murukami. Une vision d’un passé futuriste, digne des plus grands romans du maître du genre, Philip K. Dick.
Car comme le souligne Tengo, son second héros, les dangers ont changé en 1984. Le XX°s avait commencé meurtri par les dictateurs, et les tyrans. A sa fin, en 1984, c’est un monde en cendre qui se relève. Mais ce qu’avait su anticipé le roman de l’anarchiste anglais, c’est la présence cachée et vicieuse du danger. Ce n’est plus un Big Brother qui se cache derrière ce péril, mais quelque chose de bien plus difficile à identifier.
Il s’agit donc de deux mondes en parallèle, celui de 1984, et celui de 1Q84. Deux héros, aux parcours pourtant pas si étanche. Car, comme dans toutes réalités, des passages sont toujours possibles.
Aomamé est enseignante d’art martiaux. Mais depuis le traumatisme de la mort de sa meilleure amie, poussée au suicide par les agissements d’un mari violent, Aomamé aspire à autre chose. Élevée dans la religion, elle apprend pourtant à faire justice elle-même, et devient une tueuse à gage pour la cause des femmes.
Tengo est un littéraire, un auteur frustré, un homme simple et sans histoires. Mais dans sa vie fait irruption une toute jeune fille de dix sept ans, Fukaeri, auteur d’un roman énigmatique et puissant « La chrysalide de l’air« , alors qu’elle souffre de dyslexie. En acceptant de re écrire son texte dans l’ombre, il s’embarque malgré lui dans l’histoire d’une mystérieuse secte, où des étudiants révolutionnaires sont devenus membres religieux d’un groupuscule aux dérives que l’on dit extrémistes.
Le roman est haletant comme toujours. On passe d’un personnage, et donc d’un monde, à l’autre, même si on comprend que les pièces de ce mystérieux puzzle sont juste mises en place pour le tome 2 qui prolongera cet étrange tableau (un tome 3 est attendu pour 2012).
Murukami explore les thèmes qui lui sont chers, la temporalité, le complexe d’oedipe et les amours impossibles, les transgressions et les tabous.
Le personnage d’ Aomamé est un peu faible au début, assez de ces belles tueuses filiforme en mal d’amour. Néanmoins elle s’étoffe au fil des pages jusqu’à s’insérer pleinement dans les pages étranges de ce récit.
Les mondes s’opposent et se superposent, on pense aux relations ambiguës qu’entretiennent le Moi et le Ça, du conscient et de l’inconscient, que séparerait une fine membrane du monde des rêves.
Car la réalité est toujours Une, comme le rappelle le chauffeur de taxi d’Aomamé, la conduisant au début du livre d’un point à un autre…
Emma Breton
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