Reinhold Messner sur la trace des femmes au sommet !

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Le développement de l’alpinisme extrême s’inscrit dans le XXè siècle, ce même siècle qui a vu l’émancipation et la reconnaissance des femmes. Il n’est donc peut-être pas si hasardeux que beaucoup de sportives se soient démarquées dans cette pratique à haut risque, qui a vu beaucoup de ses adeptes connaître des chutes dramatiques, mais aussi des ascensions de légende.

Si l’histoire retient des records surtout masculins, comme la première ascension d’un 8000 mètres par Maurice Herzog, la première victoire de l’Everest par Edmund Hillary, ou encore la première ascension du toit du monde sans apport d’oxygène par Reinhold Messner (l’auteur du présent livre), la chronologie de l’alpinisme est pavée d’exploits féminins non moins extraordinaires.

C’est aux femmes alpinistes que Reinhold Messner a souhaité consacrer son ouvrage. Passionné de ces aventures de l’extrême, il aura mené les entreprises les plus incroyables aux confins du monde, incluant les pôles, les plus hauts sommets jusqu’aux plus plats déserts.

Au–delà de l’exaltation géographique que représentent de telles expéditions, c’est au dépassement psychologique de soi-même que Messner s’intéresse, ce qui explique qu’il ait lui-même pu traverser des aventures marquées pas de terribles épreuves, comme la disparition de son frère sur le Nanga Parbat, ou son ascension de l’Everest sans oxygène (à l’époque on pensait que c’était humainement impossible).

Si Messner est donc passionné, pour ne pas dire obsédé, par ces défis de l’extrême, il l’est aussi par la nature humaine et sa quête du dépassement des limites. Comment les femmes ont-elles pu rattraper en un siècle leur retard dans l’alpinisme pour s’imposer comme les dignes challengeuses des hommes ? Rattraper ce retard ne pouvait se faire sans renoncements, sacrifices et douleurs. Qu’est-ce qui les a poussées à sortir des bancs des anxieuses mères/femmes/sœurs/amies qui attendaient fébrilement le retour de leur proche parti à la conquête d’un sommet, pour devenir ces athlètes intrépides qui risquent leur vie, évaluent les risques,  et reviennent triomphales…ou pas…

C’est finalement, au-delà de la question de la féminisation de l’alpinisme, à la question de la fascination, du besoin, et de la dépendance, que Messner essaie de répondre.

Les premières femmes alpinistes, à la fin du XIXème siècle et au début du XXème, conservaient un rôle d’accompagnatrice. A l’image de Hettie Dyrhenfurth, elles escortaient leurs maris, dans des tenues pas toujours propices à l’escalade, tout en se languissant de leurs foyers. Mais elles ouvraient néanmoins une brèche, en démontrant qu’avec volonté et détermination, elles pouvaient suivre des équipes jusqu’à des altitudes importantes.

Il faut attendre de nombreuses années pour que les femmes alpinistes s’extraient de ce rôle d’accompagnatrice, ou de responsables de camp de base, afin de devenir de véritables équipières.

En 1975, la japonaise Junko Tabei est la première femme à gravir le sommet de l’Everest.

Cette réussite n’allait pas demeurer un acte isolé.

Une compétition féroce commence entre les alpinistes pour être la première femme à gravir les quinze sommets de plus de 8000 mètres.

A ce jeu, les coréennes allaient s’avérer être de grandes compétitrices. Go Min Sun et Oh Eun Sun se livrent un combat sans merci, jusqu’à la mort de Go Min Sun sur le Nanga Parbat. Mais la compétition n’était pas enterrée pour autant. L’espagnole Edurne Pasaban talonne la coréenne dans sa course effrénée aux sommets, mais c’est Oh Eun Sun qui sera la première femme à avoir foulé les quinze plus hauts sommets du monde, à une cadence qui défie la force humaine. Mais comme cela fut le cas pour les exploits masculins, ces exploits féminins connaissent eux aussi leur lot de polémiques et d’énigmes non résolues : la légende de Oh Eun Sun reste en effet entachée par les témoignages de certains de ses sherpas qui auraient remis en cause son ascension du Kangchenjunga.

Pour Messner, ce qui importe, malgré ces interrogations, c’est le dépassement et le triomphe dans l’épreuve. Les exploits de la coréenne demeurent de véritables tours de force.

A ce jeu mortel, il convient de savoir évaluer les risques, les enjeux, les chances de succès, sans oublier ce que l’on est prêt à sacrifier.

Lorsque son équipier et mari, Romano Benet, tombe malade, Nives Meroi renonce à la course aux sommets pour rester à ses côtés.

D’autres sont prêtes à aller plus loin, comme la polonaise Wanda Rutkwietwiecz, qui après des ascensions incroyables comme celles du K2 (où deux de ses compagnons, le couple de français Liliane et Maurice Barrard décèdent), disparaît sur le Kangchenjunga.

Animées par un pur esprit sportif de compétition, comme Oh Eun Sun, par une revendication féministe comme Junko Tabei, ou encore grimpeuses de génie plus discrètes comme Catherine Destivelle ou Nives Meroi, toutes ont su contribuer à renforcer la place des femmes « au sommet », pour reprendre le slogan de l’équipe féminine d’Arlene Blum lors de leur ascension de l’Annapurna.

On est toujours intrigué de lire un essai qui parle des femmes, écrit par un homme. Lorsque l’on est une femme, on est même récalcitrante, tant les clichés ont la peau dure, et les chemins qui y mènent pavés de bonnes intentions. De la part d’un « dur » de l’alpinisme comme Reinhold Messner, ces craintes étaient même sérieuses ! Mais Messner se tire avec succès de cet exercice. Il livre ici un ouvrage réellement passionné. Sans donner de réponses toutes faites, ou même de réponses du tout, il interroge cette même question qu’il se pose finalement à lui-même : pourquoi cette obsession, pourquoi cette fascination face à laquelle hommes comme femmes sont égaux, des humains si minuscules, mais pourtant si forts dans l’endurance…Pourquoi prenons-nous tous ces risques, pourquoi tout risquer, et parfois tout perdre pour un sommet ?

Empruntons cette réponse pince-sans rire du pionnier de l’alpinisme George Mallory, à la question « Pourquoi l’Everest ? » : « Pourquoi ? Parce ce qu’il est là ».

 

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