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Billet de blog 5 juil. 2021

Injustice et racisme au Palais de Justice?

Lettre ouverte au Ministre de la Justice suite à un traitement expéditif et collectif d'une affaire mineure survenue dans le 20e arrondissement de Paris. « Monsieur le ministre, après un tel épisode, comment ces jeunes, qui venaient demander Justice vont-ils nous faire confiance, comment vont-ils croire en la Justice. Comment nous, leurs aînés, pourrons-nous leur demander de participer à la vie citoyenne ? »

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Lundi 21 juin, 13h30

Tribunal de Paris, chambre 1

Adresse : 4 Rue Diderot, 93400 Saint-Ouen

Métro mairie de saint Ouen

L’histoire :

A.D. est convoqué pour bruits gênants par cris et vociférations sur voie ou lieu public le 27 mai 2020 à 18h55.

Le pôle de santé est venu assister à l’audience, chambre 1, au nouveau palais de justice flambant neuf, un lieu moderne sentant la propreté et le bon goût. Étrange, ce nom de chambre, évoquant un lieu intime, privé où l’on ferme la porte... avant d’agir.

Le pôle de santé des Envierges travaille sur le quartier des Envierges, dans le 20ème arrondissement de Paris, pour la coordination des soins, l’accès aux soins et la réduction des Inégalités Sociales de Santé (ISS).

A.D. est kinésithérapeute, membre de notre Conseil d'Administration. La convocation parle d’un événement du quartier, dans une période très difficile où médecins et infirmiers travaillaient  dans l’angoisse avec nos patients infectés par le Covid, sans aucune protection pour nous protéger.

Pendant toute cette période, un des seuls kinés du quartier disponible pour nos prises en charge urgentes était A. D. Il n’a jamais hésité à répondre à nos appels à l'aide.

Il vient à cette convocation l’esprit tranquille avec trois attestations : celle du maire du 20ème, celle de de la maison de santé Pyrénées-Belleville et celle du pôle de santé.

A.D. est un soignant respecté du quartier et, via le pôle, il agit pour l’accès aux soins et la réduction des ISS. Nous sommes là pour le soutenir, comme il nous a soutenus pendant ce terrible confinement. 

L’histoire donc :

Notre ami passait rue Olivier Métra en mai 2020 en sortant d’une séance de soins. Il s'est arrêté pour saluer des connaissances, rassemblées autour d’un match de foot de jeunes sur un stade rue Olivier Métra dans le 20ème. Ce stade est entouré d’immeubles.

27 mai 2020 : c’est la sortie de confinement. La police est passée, elle a laissé les jeunes finir le match puis a fait évacuer tranquillement le stade car les regroupements étaient interdits.

A.D. a grandi dans ce quartier, il est un peu le grand frère. Ce jour-là encore, il intervient pour que tout se passe bien : fin du match puis évacuation paisible du stade à 18h55.

La police relève les noms des présents. La plupart n’ont pas de pièce d’identité. Ils donnent oralement les renseignements. 

Notre ami a donné sa pièce d’identité. Les rassemblements étant interdits à cause de la pandémie, il a reçu une amende de 135 euros, qu'il a payé immédiatement.

Plus d’un an après, il reçoit une convocation au tribunal de police pour cris et vociférations sur la voie publique. 

Nous l’avons donc accompagné au tribunal : nous racontons.

La séance commence par les prévenus accompagnés d’un avocat. Le premier, un médecin, en conflit  avec la copropriété pour une affaire de tuyau mal raccordé.

La suivante, une pharmacienne ayant oublié de baisser le tarif des flacons de gel hydro alcoolique. Pour la troisième affaire, le plaignant est un avocat. Il souffre de mauvaises odeurs venant du voisinage. Il arrive en robe d'avocat qu'il enlève théâtralement puisqu’il est partie civile : 

Une bonne heure de discussions... Les affaires sont repoussées. Elles demandent un examen plus minutieux.

Reste une quinzaine de prévenus. Le juge leur demande de venir ensemble, en groupe, en vrac, face à lui. Ils sont accusés d’avoir fait du bruit, le 27 mai 2020.

Le juge propose à ceux qui le désirent de prendre la parole, un exercice difficile, parqués en groupe.

Ils ne se connaissent apparemment pas et ont tous un récit différent, personnel. Plusieurs affirment qu'ils n'étaient pas présents sur le lieu ce jour-là. Ils ont amené des attestations de leur employeur, ils ont préparé leur dossier, ils se disent victimes d’un malentendu et désireux de s’expliquer, ils veulent que justice soit faite.

La procureure déclare: vous étiez présents puisque vos identités ont été relevées.

Un jeune  fournit une explication. Quand ils n’ont pas de pièces d’identité sur eux,  les jeunes fournissent à la police d’autres noms, prénoms et dates de naissance 

La procureure s’étonne qu’ils puissent connaître de tels renseignements sur une autre personne.

Le jeune répond qu’il a été à l’école dans ce quartier et qu’il n’est pas difficile de connaitre sa date de naissance.

D’ailleurs lui-même était au travail sur cet horaire et il a une attestation de son employeur.

Un autre jeune remarque qu’il y a erreur sur sa date de naissance : ce sera le seul relaxé.

A.D., notre ami, explique qu’il était là pour dire bonjour aux enfants, un peu comme un grand frère. 

Le juge remarque :

— C’est bien que les jeunes fassent du foot.

La  procureure répond :

— Mais il ne faut pas faire du bruit au milieu des immeubles.

Dix minutes passent, le juge rend son verdict. Il donne une amende collective, tous la même. Pas le temps de discuter. 

Les quinze jeunes n'ont pas pu, n'ont pas eu le temps, de préciser au tribunal que ce lieu était... un stade!

Dix minutes, peut-être quinze,  pour juger quinze personnes. Un traitement collectif des peines sans examen individuel.  

Nous sommes abasourdis.

Comment rendre justice quand on se retrouve à 15 devant un juge, une procureure et une greffière : les prévenus ne savent pas à qui parler, comment identifier les différents protagonistes, à qui remettre leurs attestations ?  

Avant que nous quittions la salle, un peu gêné par notre présence peut-être, le juge précise qu’il a mis l'amende la plus faible car les personnes présentes avaient tous un travail et pas de casier judiciaire. De plus, il leur conseillait de payer dans le mois pour avoir une ristourne de 20%. 

Nous sortons. A.D, notre ami, pressé d’aller récupérer son fils à la crèche, nous dit :  

— Ce n'est qu'une continuité dans les innombrables injustices dont j'ai pu être témoin.

Monsieur le ministre, après un tel épisode, comment ces jeunes, qui venaient demander Justice vont-ils nous faire confiance, comment vont-ils croire en la Justice.

Comment nous, leurs aînés, pourrons-nous leur demander de participer à la vie citoyenne?

Au lieu d’une scène humiliante pour ces jeunes et pour nous citoyens spectateurs, le juge aurait pu profiter de ce temps, sur une affaire d’une gravité relative, pour leur montrer le fonctionnement de la justice, leur donner un sentiment d'appartenance au fonctionnement de notre société.

Ces jeunes vont devoir payer cette somme, importante pour eux - dérisoire pour les juges - en parler à leur famille. Ils vont devoir leur expliquer pourquoi ils ont été convoqués au tribunal. Pourquoi ils ont été condamnés. Et surtout comment ils ont été jugés. Expliquer quoi ?

Ces jeunes ont vu la différence de traitement. Ils repartent avec un sentiment de ne pas avoir été entendu. Ils vont penser : c’est une justice de classe.

Le médecin, la pharmacienne, les juges, les avocats, sont blancs, les jeunes sont noirs. Ils vont penser : C’est une justice raciste.

Signatures des présents à l'audience

Mady Denantes, présidente du pôle de santé des Envierges: 

Pascal Teulade

Francois Raymond

Habi Sow

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