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Billet de blog 5 janvier 2026

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IA – Je n’en peux plus.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Je n’en peux plus d’entendre à la radio chaque jour et sans exception, les mots « intelligence artificielle » et des intervenants en parler avec fascination et enthousiasme, alors que la place surdimensionnée de l’IA dans la société devrait inciter à un minimum de retenue.

Les articles concernant les dangers environnementaux et sociaux de l’utilisation massive de l’IA générative se comptent par milliers, mais certains journalistes mettent en avant avec bonne humeur des exemples d’utilisation de ChatGPT (et ses semblables) : celui qui y voit la possibilité de créer des livres de vacances pour des enfants en 2 clics, l’autre un outil pour gommer le syndrome de l’imposteur lors de ses présentations professionnelles, ou encore celle qui le préfère à un rendez-vous avec un nutritionniste diplômé (1).   

Je n’en peux plus de cette IA générative.

De ces photos générées au gré des évènements sociaux ou politiques, qui n’apportent rien au débat de fond. Leur seule utilité est de nous pousser à chaque doute, à vérifier la provenance de chacune de ces illustrations. (2)

Je n’en peux plus.

De voir ces images, toujours le même grain. Toujours le même ton. Aucune originalité. De l’uniformité partout. Affichant des erreurs grotesques parfois. (3)

Un exemple bien problématique : une affiche de Yannick Noah en concert à Cherbourg en 2025. Le premier jet de l’affiche (qui a bizarrement disparu des réseaux) représentait un homme rieur, chemise blanche aux côtés de son collègue guitariste. L’homme était noir. Mais ce n’était pas Yannick Noah. Un petit air de ressemblance, tout au plus, mais ce n’était pas lui. L’affiche a été diffusée sur Facebook, avant d’être remplacée rapidement par l’officielle. Aucun contrôle n’a donc été fait avant la mise en ligne. Il semble que, pour les « générateurs » de cette affiche, une personne de couleur peut être remplacée par une autre. L’IA autorise cela.

Je n’en peux plus

De ces posts sur Facebook, Instagram ou Linkedin qui se ressemblent tous, et où les mots « engagement », « exigence », « pépite » (je ne supporte plus ce mot !!) ont fini par être totalement galvaudés.

Il suffit de jouer ensemble sur la base d’un post typique généré par l’IA :

« Ici, on XXXX (au choix : pétrit / produit / plante / écrit) plus que des XXXX (au choix : brioches / compresseurs / légumes / articles) : on défend une façon de faire.

À XXX (au choix : nom de la boulangerie / nom de l’usine / nom de la ferme / nom de la revue), chaque journée est un engagement. Rien n’est laissé au hasard. Tout est fait avec patience, exigence et passion. Ce sont ces petites victoires du quotidien qui donnent du sens à notre métier. »

Il suffit de changer 3 mots pour créer un post où les codes de l’IA générative sautent aux yeux, et dénaturent complètement le travail unique de l’artisan, de l’artiste ou du paysan. Ces publications aident à la visibilité, peut-être, mais une visibilité sans âme.

Je n’en peux plus.

D’entendre que des psychologues demandent à ChatGPT des conseils de traitement pour certains de leurs patients au lieu d’échanger avec leurs confrères. Les déserts médicaux sont une réalité en France : va-t-on plonger dans l’ère des médecins virtuels pour combler le manque de moyens alors que les malades n’ont pas besoin uniquement de prescriptions mais aussi d’écoute, de conseils et de soutien ? Serons-nous soignés par des ordinateurs capables de produire des ordonnances ? Est-ce là la solution envisagée, de façon peut-être à réduire le budget – encore lui – de la santé ?   (4)

Je n’en peux plus

De voir que, là où le gouvernement ne souhaite pas investir (santé, éducation, culture, …), l’IA prend insidieusement sa place. De plus en plus de profs manquant de moyens, de temps, d’AESH pour des élèves en difficulté, se tournent vers l’IA pour leurs supports de classe.

La surcharge des enseignants, le manque de personnel médicaux, les contraintes professionnelles qui demandent à chacun de faire toujours plus et toujours plus vite déroulent le tapis rouge à l’IA. Mais à quel prix ?  
Car c’est bien notre société entière, nos modes de vie et nos aspirations qui se percutent avec l’IA et doivent nous questionner.

Que voulons-nous pour nous-même et pour les générations à venir ?

Comment protéger nos originalités, nos différences lorsqu’un outil tel que l’IA ne cherche qu’à les gommer ?
Comment soutenir la culture, les écrivains, les interprètes, les traducteurs passionnés par leurs métiers ?
Comment éviter à nos cerveaux de devenir feignants et de ne plus être capables de créer, comprendre, analyser seuls ?
Et comment défendre notre environnement, toujours mis à mal, et qui souffre déjà de ce développement sans limite ? Souhaitons-nous encore davantage de réacteurs nucléaires sur nos territoires pour produire l’énergie requise par des millions de serveurs mis en ébullition à chaque requête, à chaque image que l’on va générer « pour rigoler » ?
Faut-il courir après la croissance, le toujours plus, sur une planète aux ressources que l’on sait finies ?

Mais finalement, n’y aurait-il pas de la préméditation dans le peu de limites juridiques posées à l’IA ?

Car, si faire des études ne sert plus à rien puisque l’on attend de l’IA des avis sur des patients, que des personnes l’utilisent comme s’il s’agissait d’un spécialiste ou que des ingénieurs lui demandent des réponses à des calculs « trop compliqués »,

Si réfléchir ne sert plus à rien puisque l’IA est capable d’écrire à notre place,

Si l’art ne sert plus à rien puisque l’IA nous propose en quelques millièmes de seconde des affiches, des dessins, des chansons ou des récits,

Si avoir des amis ne sert plus à rien puisque l’IA peut faire la conversation,

Si les amours ne servent plus à rien puisque l’IA propose l’amant de ses rêves (5)

Dans ce cas, à quoi servons-nous et servirons-nous à l’avenir ?

Sans cerveau, sans humanité, sans émotion, ne serons-nous qu’utiles comme instruments de guerre ?

Sources :  

  1.  « Le téléphone sonne » - 29/12/2025 – France Inter 
  2. Exemple de photo générée par l’IA lors de contestations agricoles liées aux abattages de troupeaux entiers (DNC)
    Illustration 1
    Photo IA
  3. L’illustration de « Guillaume Le Conquérant » sur ce dessin est un bon exemple : les léopards n’existaient pas à cette époque. Les tours rondes non plus. L’utilisateur de l’IA qui l’a diffusée (je ne dirai pas « concepteur ») justifie en disant « ce n’est pas une image historique, c’est seulement pour illustrer ». Eh bien non : puisque cette affiche avait pour but de représenter un personnage historique, il n’est pas normal d’y voir des erreurs qui pourront être reprises par d’autres, ou que des enfants verront et assimileront comme véridiques.
    Illustration 2
    Guillaume Le Conquérant
  4. https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/le-grand-reportage-de-france-inter/le-grand-reportage-du-mardi-30-septembre-2025-7098802
  5. https://www.liberation.fr/lifestyle/intimites/je-sors-avec-une-ia-a-la-difference-des-hommes-reels-il-moffre-de-lempathie-20260101_FBFRNR7U3BG6LM5TJQR633BV5U/
  6. Et pour finir, une intervention courte d’Aurélien BARRAU sur IA et médecine : https://www.youtube.com/watch?v=qCwCgAhXNL8

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