Lettre ouverte à Mme Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l'Éducation Nationale.

Mme la Ministre,
Je suis très sensible à la réforme des collèges et à sa visée égalitariste particulièrement la deuxième langue vivante pour tous dès la 5ème, les temps de travail personnalisés en 6ème... Mais malheureusement, il me semble qu'au regard des situations de plus en plus difficiles que nous vivons sur le terrain, elle est nettement insuffisante. En effet, le collège ne pourra jamais récupérer ce qui n'est pas fait dès la petite enfance.
Enseignante spécialisée à dominante pédagogique depuis 2007 en RASED, je vois partir au collège un bon nombre d'élèves ne possédant en rien les savoirs fondamentaux : lire, écrire, compter. Pour ces enfants là, la langue vivante en 5ème n'y changera rien, le grec et le latin seront bien loin d'eux et les quelques heures d'aide personnalisée seront fortement insuffisantes.
Ces difficultés massives sont multi factorielles. Pour parler le plus concrètement possible, cela peut venir des difficultés sociales, psychologiques parfois psychiatriques de leurs parents qui ne sont pas en moyen d'offrir le cadre et le suivi nécessaires à leurs enfants. Ces enfants subissent un double peine car l'école n'a pas les moyens de pallier aux manquements familiaux. Par exemple, la lecture ne peut pas s'acquérir sans un apprentissage systématique afin d'accéder aux automatismes, combien de ces enfants seront-ils accompagnés pour une lecture quotidienne ? Le maître de la classe aura t-il les moyens de les faire lire tous un à un tous les jours 20 minutes chacun alors que les classes sont si chargées (une trentaine d'élèves) ? Bref, nous sommes dans une école où les enfants ne peuvent réussir que dans le cadre d'un milieu familial porteur. N'est-ce pas une terrible injustice ? Comment oser parler d’ascenseur social dans un tel contexte ?
Les RASED (Réseau d'Aide Spécialisée aux Elèves en Difficultés) tombent en lambeau. Mon secteur compte 7 groupes scolaires (maternelle + élémentaire). Il m'est possible d'intervenir que sur 4 de ces groupes scolaires. J'ai suivi 48 élèves sur une année scolaire. De plus, j'interviens massivement en CP et CE1, n'ayant pas les créneaux disponibles pour les autres niveaux de classe. J'interviens aussi principalement en lecture. Je suis devenue un espèce de pompier de la lecture !
Les psychologues scolaires croulent eux mêmes sous les demandes et il est tentant dans ce contexte de les transformer en des espèces de machines à test de QI pour valider des orientations (en CLIS ou en SEGPA) qui de toute façon étaient décidées sans eux.
Aujourd'hui la médecine scolaire tombe elle même en lambeau. Combien d'enfants passent au travers de tout contrôle ophtalmologique, auditif ? Quand on s'étonne qu'ils n'apprennent pas, brusquement, on s'aperçoit que les vérifications nécessaires n'ont pas été effectuées ni par la famille, ni par l'institution qui n'a plus les moyens humains de mettre en place les contrôles de façon systématique.
Quand mes élèves expriment de la souffrance, nous ne pouvons plus les orienter dans des structures de soin type CMP ou CMPP sans dire aux familles : « Mais vous savez, il y a au moins 9 mois d'attente... ».
Quand nous constatons de la négligence grave de la part des familles ou des manquements importants, comme toujours, nous effectuons, notre petit traditionnel signalement. Mais la plupart du temps, il ne se passera strictement rien car l'Aide Sociale à l'Enfance explose elle aussi sous les dossiers et les demandes.
Alors les choses sont ainsi, elles s'enlisent, elles finissent même par pourrir. Nous sommes dans une société qui gâche ses enfants, qui n'accomplit pas sa mission la plus élémentaire d'assistance.
Je tiens aussi à préciser : qu'aucun des élèves que j'ai rencontré n'est incapable d'apprendre à lire et à compter. Ils vivent juste une situation d'enlisement. Si dès le plus jeune âge, rien na été mis en place, bien évidemment, ils arriveront au collège en décrochage. Pourtant nous continuons à dépenser par élève du secondaire 15 % de plus que la moyenne de l'OCDE et 17 % de moins pour les élèves du primaire.
Mme la Ministre, cette réforme des collèges est-elle, au regard de ce contexte, suffisante ?

Hélène

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